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CHRONIQUE DE MOGADOR : BOUDERBALA KABBALISTE
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3 Jan 2020 CHRONIQUE DE MOGADOR : BOUDERBALA KABBALISTE
Posted by Author Ami Bouganim

Un autre Juif participait au dernier moussem des Bouderbalas qui se tenait autour d’Essaouira pour commémorer le souvenir de Bouderbala Souiri, considéré comme le saint des Bouderbalas. De longues mèches pendaient à ses oreilles, trois boitiers de phylactères étaient fixés au front, des lanières enserraient les deux bras. Il portait sur les trois ou quatre couches de vêtements une chasuble bleu-azur aux quatre coins de laquelle traînaient des chaînes rouillées. Deux sacoches, de part et d’autre, regorgeaient de manuscrits. Il venait de Raissouli, dans le Tafilalet, et se prétendait kabbaliste, héritier d’une lignée de kabbalistes, disciple de nombreux maîtres. Il se montrait plus loquace que nos autres compagnons, comme si la kabbale était source de déraillement davantage que de révélation :
« Un premier kabbaliste m'a susurré : « Le père est de sang, la mère d'encre. » Un deuxième : « La mère est de sang, le père d'encre. » Je ne cherche pas à trancher la controverse. Je sais les kabbalistes voués à la poussière eux aussi. Parce qu'on ne vit pas autant qu'on broute de la poussière mêlée de vers et de rimes et qu’un Bouderbala répand sa semence poétique sur les pistes pour les ensemencer et susciter des mirages de sens le long de son parcours. »
On racontait que c’était le dernier kabbaliste du Maroc et qu’il ne restait là que pour le préserver des sebtiyyin. Sitôt que je l’ai abordé, il tressaillit. Il semblait voir des visages derrière le mien ou, pire, se mirer en lui. Il passait pour plonger aux racines des âmes et en reconstituer les pérégrinations. Il m’assena que mes troubles et mes perturbations ne me venaient pas, contrairement à ce que murmurais dans mes chroniques, de la Qendisha, mais prenaient leurs racines ailleurs :
« Pour Dieu, dit-il, tu n’es qu’une pauvre girouette du vent en quête de lecture. »
J’ai tant été abusé par les médecins, les psychiatres, les psychanalystes, les exorcistes, les voyantes, les rabbins, les critiques, les intellectuels que je ne tenais pas à l’être par les divagations kabbalistiques d’un Bouderbala, même s’il avait deviné comme dans une illumination ma triste et instable condition de girouette. Je me suis intéressé aux raisons qui le retenaient au Maroc :
« Je suis resté, dit-il sans détours, pour récupérer les dernières âmes juives et les restituer à l’âme primordiale. Sans cela, le Messie ne viendra pas et l’humanité ne connaîtra pas le salut. »
Comme c'était un halluciné, il s’accommoda de ma compagnie. Il m’entretint de Talmud, qui réunit les protocoles des débats des sages dans les Académies terrestres, de kabbale, qui réunit les protocoles de leurs délires sacrées dans les Sphères célestes. Il assura que la terre était la maîtresse de Dieu et que la pluie était sa semence :
« J'ai passé la kabbale au tamis de l'intelligence et il n'en est resté que les balivernes cauchemardesques des hommes sur l'Ombre de Dieu. Le charisme et le prestige des kabbalistes m'ont incité à troquer le tamis de l'intelligence contre celui de la philologie mais n'ai trouvé que des gravats de ruminations sur l'Ombre. L'autorité des chercheurs m'a incité à troquer le tamis de la philologie contre celui de la poussière et ce n’est qu’alors que j'ai recueilli des bris de mots et des étincelles de sens. Ils étaient néanmoins si accablants pour l’Homme qu'ils portaient ombrage à l'Ombre. Dieu est le seul être dénué d'existence à avoir une ombre éternelle. »
Puis il reprit :
« Dieu est un miroir sur lequel l'homme se cherche. Tantôt, il ne voit qu'une silhouette ; tantôt, qu'une caricature. Par-ci, un reflet ; par-là, un squelette. Sitôt qu'il prétend voir Dieu, il ne verrait qu'un monstre. »
Je l’ai interrogé bien sûr sur le mystère du départ des Juifs :
« Ils sont tous partis, dis-je, ils ont ramassé leurs cliques et leurs claques, ont embarqué dans des bateaux qui prenaient l'eau et ils ont gagné Israël.
– Ils sont partis pour rien, maugréa-t-il.
– Comment pour rien ?
– Le Messie n'était pas encore venu !
– Comment pouvez-vous dire cela ?
– L'élan de millions d'immigrants venus des quatre coins du monde ne prouve rien. »
Il se révélait encore plus paradoxal que je ne l’étais. Il partit d’un sinistre rire tragique et content de lui, il demanda :
« Connais-tu ce rire ? »
J’ai préféré répondre que je n’en avais entendu de pareil ni dans les bouges ni dans les cirques, ni dans les lettres ni sur les ondes. Devant nous des Bouderbalas, derrière nous des Bouderbalas. Ils venaient des quatre coins du Maroc rendre hommage à notre saint, avec sur le visage les rides de leurs soucis. Depuis qu’on avait instauré le moussem des Bouderbalas, je n’en manquais aucun. Je cherchais cette extase de la marche et chemin faisant, je tentais de soutirer à mes compagnons des bribes sur la vanité du vent. Mais ils avaient du mal à découdre la bouche. Celui-ci m’insinuait le souvenir du regretté Amram Edmond El Maleh qui dans « Mille ans, un jour » écrit : « Moha parlait avec la lenteur d’une longue marche, une parole tout intérieure, sans accident, sans rupture, sans effet, la résonance, la vibration de la corde d’un guenbri, chant à la naissance de toute mémoire. »
« C’est le rire sabbataïste », dit-il.
Je n’ai pas cherché à comprendre. Certaines rencontres recouvrent des miracles, d’autres des augures. Il précisa de lui-même :
« Si le Messie est venu, je ne l'ai pas annoncé, je continue de l'attendre.
– Personne ne t'empêche de l'attendre à Jérusalem ou à Safed. Il est des cités entières qui l'attendent, des sectes entières, des quartiers entiers.
– Je l'attends à Béréshid, je ne comprends pas qu'on puisse l'attendre ailleurs. »
Je ne sais si El Maleh était hostile au sionisme parce qu’il avait arraché « son » peuple à son terreau naturel, réalisait ses desseins aux dépens des Palestiniens ou parce qu’il « l’exilait » de l’Exil dont la dispersion de ses Juifs au Maroc restituait le cadastre. Je comprends sa nostalgie pour cette présence grevée de déchéance et soulevée de liturgie. Je ne comprends pas qu’il n’ait pas mieux cherché à comprendre le messianisme que recouvrait le sionisme pour ces millions de parias bousculés par l’Histoire. L’Istiklal, volontiers panarabe, ne voulant pas d’eux, les plus acharnés se retrouvaient dans les dissidences socialo-syndicalistes et dans certains cas dans ces lancinantes déperditions communistes qui peinaient et péchaient à administrer des séances d’endoctrinement aux masses pour les désintoxiquer de Dieu. El Maleh n’a pas su se montrer sensible aux raisons pour lesquelles le sionisme a mieux séduit les masses juives que le communisme, que ce soit au Maroc ou, plus tard, en Union soviétique. Mon compagnon de marche sur ce tronçon d’éternité me disait à son tour et pour de toutes autres raisons que le sionisme était un faux messianisme et qu’il était condamné à tourner court. Mais ce n’était qu’un Bouderbala, une ombre, un kabbaliste déluré.
Chacun des Bouderbalas présents dans le cortège détenait un aphorisme ou un poème du « Recueil de Bouderbala Souiri », et c’était pour les réunir que je ne manquais pas leur moussem. J’ai demandé au Bouderbala kabbaliste de me dire quel passage lui avait été échu pour l’engager à participer à son moussem. Il ouvrit l’un des boitiers qu’il avait sur le font et en exhuma un minuscule parchemin sur lequel il avait retranscrit ce passage à l’encre divine du recueillement :
« Le kabbaliste prétend qu'il faut passer par treize portes pour accéder au monde à venir. La première est située sur terre et c'est là qu'on dépose son corps. La seconde est située entre le tohu et le bohu et c'est à leur charnière qu'on remise ses sens. La troisième est située entre l'être et le néant et c'est à leur pli qu'on se déleste de ses questions. La quatrième est une meurtrière dans l'oubli et c'est à travers elle qu'on glisse ses souvenirs. La cinquième est entrebâillée entre deux pétales qu’on pousse pour plonger dans le bain de grâce. La sixième, brodée d'ailes de papillons, donne sur la réserve des âmes. La septième se propose comme embrasement de l'aube éternelle. La huitième déploie une nouvelle perspective sur la création. La neuvième est située à une dernière croisée de regards où prend de nouveau le désir. La dixième est un sourire où bruit un signe de gratitude. On entre dans la onzième par une première caresse. La douzième réclame une étreinte. La treizième s’entrouvre entre les lèvres du Baiser qui donne sur le chantier de la réincarnation. Bouderbala ne consentit ni ne protesta, il avait entendu pire et meilleur. Il demanda seulement au kabbaliste où il trouvait son inspiration. Le kabbaliste répondit : « J'ai pour guide le Passeur des livres. » Bouderbala proposa alors une quatorzième porte : « Laquelle ? demanda le kabbaliste. – Celle qui se présentera quand tu auras fermé le Livre. » »
Je n’ai pas osé demander à mon compagnon de pèlerinage s’il était le kabbaliste en question et s’il avait connu Bouderbala Souiri au cours de ses pérégrinations. Je n’avais qu’une dernière demande et c’était qu’il me permette de recopier son aphorisme. Il ne réclama de moi ni de mentionner son nom ni celui de son maître. En définitive, comme pour me remercier du bout de chemin parcouru côte à côte ou pour se débarrasser de moi, il me remit un minuscule livre en guise d’amulette. C’étaient les Psaumes :
« Il te protégera, dit-il, contre les sebtiyyin que les Juifs ont laissés derrière eux et qui continuent de hanter la contrée. »

