ANGLE DE VUE : LUCHINO VISCONTI, LE CREPUSCULE DES DIEUX (1972)

5 Jan 2020 ANGLE DE VUE : LUCHINO VISCONTI, LE CREPUSCULE DES DIEUX (1972)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est le procès psychiatrique d’un monarque qui est passé à la postérité touristique comme le constructeur de châteaux munificents dont celui de Neuschwanstein, avec ses nombreuses dépendances tels le pavillon mauresque acquis après l’Exposition universelle de Paris de 1867 et une grotte de Vénus qui évoque Tannhäuser, l'opéra de Richard Wagner ; le château de Herrenchiemsee considéré comme une copie du château de Versailles, érigé sur une île au milieu du lac de Chiem (Chiemsee) entre Munich et Salzbourg, en hommage à Louis XIV..., et autant de plans de châteaux dont la construction était envisagée : un palais byzantin dans le Graswangtal (près de Linderhof), un palais chinois dans le Tyrol… le château de Falkenstein près de Pfronten dans l'Allgäu. Louis Il s’est également remarqué par sa passion pour les arts. Il a notamment été le protecteur de Richard Wagner, lui permettant de pousser son art dans les retranchements de son génie et de sa mesquinerie et de se donner, avec les manigances de sa maîtresse puis épouse Cosima, son Grand Opéra de Bayreuth. La dévotion de Louis pour le poète-musicien participe visiblement de l’engouement amoureux pour un homme qui passait pour un génie à une période où le culte du génie primait sur tout autre. Elle marque le début d’un étrange engouement pour les arts qui l’incitera à incarner un roi dans une production poétique permanente, se livrant au mécénat plutôt qu’aux « fadaises de l’Etat ».

Louis II de Bavière naît en 1845 dans le cadre enchanté du château de Nymphenburg, près de Munich. Son enfance est plutôt rude pour un enfant mélancolique, sensible et fantasque. II passe l'essentiel de son temps dans le château d'Hohenschwangau, lié à nombre de légendes dont celle de Lohengrin et Tannhäuser. Les fresques de Moritz von Schwind illustrent la mythologie issue des vieilles légendes germaniques. Le cygne est partout présent. La mère de Louis, la reine Marie, une Hohenzollern, princesse de Prusse, est une femme de plein air qui a la passion de l'alpinisme. Son père Maximilien II  (1811-1864), un homme de bibliothèque encourage les arts et les sciences, se prononce contre le travail des enfants, fonde des institutions de charité, prend des mesures en faveur de l'emploi. Il veut ménager à la Bavière une place entre la Prusse et l'Autriche.

Louis II défraie la chronique royale européenne en rompant ses fiançailles avec Sophie-Charlotte sa cousine, la sœur d'Élisabeth, dite Sissi, impératrice consort d'Autriche et reine consort de Hongrie et de Bohême, qu'il admire et semble aimer. Louis II était, de tous les avis, un personnage lugubre, digne d’une composition shakespearienne – ou viscontienne. Plus excentrique que brutal, romantique que paranoïaque, esthète que dépravé. Un rien absolutiste, que le rôle d’opérette que lui laissait l’inclusion en 1870 de la Bavière dans la Prusse rabattit encore plus sur les arts. Il se comparaissait à Parsifal, héros médiéval devenu le gardien du Graal grâce à sa pureté. En réalité, c’était un monarque constitutionnel, avec des droits et des devoirs et peu de libertés. Sûrement l’échantillon le plus éloquent de cette dégénérescence royale que les alliances incestueuses avaient étendu à l’Europe entière et dont l’Europe ne se secoua vraiment qu’au bout d’un siècle de guerres intestines et de républiques branlantes.

De plus en plus reclus dans ses châteaux, vivant la nuit, parcourant en traîneau des pistes enneigées ou en bateau des lacs glacés, vêtu de costumes de personnages historiques, entouré d’un personnel accoutré pareillement, il crée son propre monde dans lequel il peut s'imaginer en Lohengrin, Tannhaüser, Louis XIV ou en sultan. En 1864, il pose la première pierre d'un nouveau théâtre de Cour. Son but est de faire venir à Munich le meilleur des drames européens, Shakespeare, Calderon, Mozart, Gluck, Ibsen, Weber, Schiller, Molière, Corneille… Une misanthropie grandissante le pousse à s’offrir des représentations privées. Dans une lettre au directeur principal du théâtre de cour à Munich, il écrivait : « Je ne peux obtenir aucun sens de l'illusion dans le théâtre aussi longtemps que les gens continuent à me regarder, et suivre chaque expression à travers leurs lorgnettes. Je tiens à voir et ne pas être un spectacle pour les masses. »

Ses dépenses finissent par lui aliéner les membres de son gouvernement qui nomment une commission d’experts pour statuer sur son état de santé. Déclaré malade mental et incurable, il est déposé en 1886 en faveur de son oncle Léopold de Wittelsbach nommé régent. Louis II est interné le 12 juin 1886 au château de Berg, au sud de Munich, où il meurt le lendemain, avec son psychiatre, au cours d'une promenade nocturne sur le bord du lac de Starnberg, situé à l'orée du parc du château. Le procès-verbal médical, reprenant des antécédents chez les Hohenzollern, donnant des symptômes de toutes sortes de maladies mentales, de la paranoïa à la mégalomanie, de la dégénérescence à la morbidité, des troubles hypocondriaques aux accès de mélancolie, de l’hallucination au délire, est fondé sur des témoignages qui scandent – et nourrissent – le scénario du film de Visconti. Louis II serait affligé de toutes les tares dont une tendance à l’obésité, des insomnies, une dentition de plus en plus cariée, des troubles alimentaires, une inclination à l’alcoolisme. Sans parler d’une homosexualité fantasque ave sévices et harassement de comédiens. Ce diagnostic a fait couler l’encre de nombreuses recherches, biographies, pièces de théâtre. Louis II passa à la postérité sous les surnoms que devaient lui donner ses biographes tels « le roi de contes de fées » que lui vaut le château de Neuschwanstein, « le roi fou » pour son exubérance, « le Roi cygne » pour sa passion pour la légende de Lohengrin, immortalisée par l’opéra de Wagner, « le roi-lune »…

Le plus intéressant dans ce film n’est pas tant l’histoire de Louis II de Bavière que la rencontre entre Louis II, incarné par Helmut Berger, et Visconti, planqué derrière sa caméra, mettant en scène son amant dans le rôle de Louis II. Visconti prend le parti de laisser son personnage dans l’indécision, tour à tour mélancolique et emporté, tranchant et langoureux, mécanique et humain, « le roi le plus élégant d’Europe », dans une ambiance prussienne où l’on claque des talons et se livre à des courbettes et où même le sourire de l’impératrice Sissi – incarnée par l’incontournable Romy Schneider – ne dissipe pas l’émail cinématographique que Visconti passe sur ce documentaire cinématographié. Les couleurs seraient viscontiennes davantage que naturelles, les jours aussi. Seules les nuits, plutôt lugubres, seraient celles d’une décadence que les aliénistes, qui mènent l’enquête sur la santé morale du roi, ne contrôleraient plus. C’est le faste des cours royales de cette Allemagne sur un monumental déclin et à la veille d’un périlleux saut. Ce ne sont pas des châteaux magiques, ce sont des débarras de la royauté. Dans cette fluorescence, un personnage plus odieux que génial, Richard Wagner, assomme ou ravit le spectateur de sa musique. On le voit se roulant avec son chien, s’amuser avec ses enfants, intriguer avec Cosima.

Visconti dépeint Louis II comme un automate dans un manège de marionnettes articulées par le protocole. Il est trop esthète pour se livrer à la débauche, trop raffiné pour se laisser tenter par la dépravation. Sitôt libéré de Wagner, il s’éprend de théâtre et il mène ses jours comme dans un théâtre, avec l’assistance d’un acteur qui s’épuise, le malheureux, à lui servir des tirades. C’est encore le moment le plus épique de cette reconstitution où l’on voit le roi se repaître de poésie davantage que de son pouvoir. Le fantasque architectural trouve son illustration dans ce lac aux cygnes souterrain où il accoste dans une nacelle pour accueillir le jeune acteur qu’il a remarqué pour la grandiloquence de son jeu dans le rôle de Roméo. Le malheureux vit dans les arts comme d’autres vivraient dans une bibliothèque ou un atelier alchimique. C’est à Sissi qu’il est donné de nous faire visiter tous ces palais, elle n’en revient pas, plus médusée qu’émerveillée. C’est orgiaque, c’est sinistre, c’est grandiose.

Visconti balance entre le théâtre et le cinéma, comme si celui-ci ne venait que pour donner son lustre à celui-là et que la musique continuait d’émaner d’un orchestre placé dans les coulisses des studios de tournage : « un océan de couleurs, d’images et de sons. » Si ce n’est que la scène n’est pas fixe et qu’elle tourne entre les cours et les nuits de pleine lune. Sa production conserve un air tolstoïen, un peu trop littéral, avec des sermons plutôt longs que s’attirent de toutes parts un roi qui ne gouvernerait que par ses excentricités. Un monarque somme toute décadent qui souhaite « vivre au grand jour » et viser l’impossible et le sublime sans céder sur l’étiquette. La sexualité douteuse, à la croisée de l’inceste assumé et de l’homosexualité simulée, entre une mère acariâtre et bigote et une cousine belle et volage, ne se résolvant pas mariage de raison et de cour.

Visconti remet des couleurs aux passions et aux extravagances. Il donne des traits aux personnages tant et si bien que Louis II a davantage les traits d’Helmut Berger que les siens propres. Visconti n’avait pas besoin de créer les décors, Louis II les avait conçus et construits pour lui, et Wagner lui avait concoctée les passages les plus dissonants de sa bande sonore, comme si la musique de Wagner balayait le cinéma aussi, après avoir bousculé la pensée chez Nietzsche et la politique chez Hitler. Sa caméra se perd dans le flamboiement des cours et l’on doit attendre la neige avec ses chevauchées pour connaître du répit. En revanche, pour les scènes extravagantes, il n’aurait pas quitté son château de famille ni sa loge à la Scala de Milan. C’est de l’histoire cinématographique que les biographes de Louis II ne pourront ignorer dans l’avenir.