NOTE DE LECTURE : ALBERT CAMUS, L’ETRANGER (1942)

7 Jan 2020 NOTE DE LECTURE : ALBERT CAMUS, L’ETRANGER (1942)
Posted by Author Ami Bouganim

Dans les premières pages, c’est un récit sur la vieillesse, telle qu’elle se ridait et s’édentait avant qu’elle ne succombe à la dégénérescence : « Je ne voyais pas leurs yeux mais seulement une lueur sans éclat au milieu d’un nid de rides. » La mère de Meursault meurt dans un asile qui bruirait d’extinctions. Il ne donne pas signe de douleur, il ne prend pas le deuil de sa mère, il retourne vite à sa vie ordinaire. D’une cigarette à l’autre, d’un commerce à l’autre. Le lendemain de l'enterrement, il se rend à la piscine du port, retrouve une ancienne collègue. Le soir, ils vont au cinéma voir Fernandel et passent la nuit ensemble. Meursault se laisse porter par le hasard qui, chez Camus, serait incarné par les voisins, qu’ils maltraitent leurs chiens ou leurs compagnes. Dans le petit chahut d’Alger, avec le roulement du tramway et le grattement des semelles contre la chaussée, secoué par des altercations de ménage plus ou moins violentes, dont celles houleuses entre un souteneur et sa compagne qu’il punit parce qu’elle a disparu et qu’elle lui a manqué. Les personnages sont si communs qu’ils semblent déplacés dans un livre, comme le personnage du vieux Salamano qui maltraite le chien teigneux qui est toute sa compagnie. Ils ont tant vécu ensemble qu’ils ont fini par se ressembler. Il n’arrête pas de l’invectiver et se sent perdu sitôt qu’il le perd. En revanche, lui prend le deuil de son animal : « Sa vraie maladie, c’était la vieillesse, et la vieillesse ne se guérit pas. » Les seuls Arabes sont encore la mauresque, battue par Raymond, et son frère, abattu par Meursault sur la plage. On ne voit pas plus d’Arabes à Alger pour « L’Etranger » qu’à Oran pour « La Peste » et quand on en croise, ils n’ont pas de noms et c’est pour les abattre, pour ne point parler des Juifs, à moins que le vieux Salamano ne soit un Salama. Mais les Juifs n’avaient pas de chiens…

Raymond redoute des représailles de la part du frère de sa compagne. Il s’ouvre à Meursault de ses déboires et de ses craintes. Un dimanche, ils le croisent en compagnie d’un autre homme sur la plage. Meursault récupère le révolver de Raymond pour éviter un drame. Une bagarre éclate, au cours de laquelle celui-ci est blessé au visage. Plus tard, de retour sur la plage, Meursault retrouve l’Arabe, toujours armé d’un couteau, et il l’abat sous le poids du soleil auquel Meursault aurait succombé : « Toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. » Ce n’est pas tant un crime gratuit qu’un crime solaire. Tout concourt à le provoquer. L’excitation de Raymond, la présence inquiétante de l’Arabe, la menace réverbérée sur sa lame. Quand le président du tribunal demandera à Meursault de préciser ses motifs, il incriminera explicitement le soleil. On ne le juge pas pour le crime, somme toute hasardeux, de l’Arabe sur la plage, mais pour son rapport à sa mère – coupable de l’avoir mise dans un asile – et pour son insensibilité face à sa mort. Quand l’avocat proteste en demandant s’il est « accusé d’avoir enterré sa mère ou d’avoir tué un homme », le procureur répond : « J’accuse cet homme d’avoir enterré une mère avec un cœur de criminel. »

Meursault n’est ni un révolté ni un engagé. Il est trop pris par aujourd’hui et par demain pour retourner au passé et nourrir du regret. Il n’est pas de ce monde où l’on invoque toutes sortes de raisons pour courir, se presser, s’inquiéter. C’est le gars auquel « tout est égal ». D’une docilité sidérante, il se laisse aller, accoster, entraîner. Il ne contrarie personne : « Je me suis appliqué à contenter Raymond parce que je n’avais pas de raison de ne pas le contenter. » De même, il consent à épouser Marie si elle le souhaite. Il ne recule que devant le bordel, parce qu’il n’aime pas ça. A la proposition de son patron d’emménager à Paris, il répond « qu’on ne changeait pas de vie, qu’en tout cas toutes se valaient ». Ce serait le héros – la girouette – de l’indifférence, du tout est bien ou du tout est mal, porté par le roulis de la vie. Dans sa préface à l'édition américaine, Camus dira de lui qu’il « ne joue pas le jeu » et « refuse de mentir ». Il ne s’interroge pas plus sur ses sentiments que sur ses positions, reconnaissant face à l’avocat : « J’avais perdu l’habitude de m’interroger. » On lui trouve un côté légèrement autiste, qui serait révélateur de je ne sais quoi chez Camus : « J’avais le désir de lui affirmer que j’étais comme tout le monde, absolument comme tout le monde. »

Ce n’est pas un héros de l’absurde parce qu’il n’est pas de « héros de l’absurde ». Il est sur le bas-côté, en marge de l’humanité et de son manège, et c’est de là-bas qu’on va le chercher pour lui intenter un procès contre lequel il ne proteste pas, même s’il ne comprend pas l’acharnement de l’avocat général contre lui lorsqu’il lui reproche d’avoir tué « moralement » sa mère. Ce n’est pas un rebelle, il est au-delà de la révolte, il n’est pas en deçà. C’est un intraitable. Sur la vérité, volontiers nihiliste, qui serait la sienne. La question du sens ne l’intéresse pas. Il ne se pose de questions ni sur soi sur les autres sinon dans les dernières pages avec sa « lutte » avec l’aumônier qui l’ennuie et ne l’excède que lorsqu’il se propose de prier pour lui. Ce n’est que dans la dernière page qu’apparait le mot absurde : « …pendant toute cette vie absurde que j’avais menée… ». Meursault trouve plus de sérénité que de désespoir dans l’absurde, réconcilié avec son destin, avec le verdict de la mort qui tombe vingt ans plus tôt ou plus tard : « Je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. » Une décennie plus tard, Camus, en quête de philosophie, nuancerait son personnage : « Loin qu'il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace, l'anime, la passion de l'absolu et de la vérité. Il s'agit d'une vérité encore négative, la vérité d'être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi ne sera jamais possible. On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans « L’Étranger » l'histoire d'un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. »

Parce qu’elles sont vraisemblables, se rencontrant encore de nos jours dans les salles d’audience, les scènes du procès, que ce soit les prestations des avocats ou le manège des journalistes, restituent une mascarade. Ce n’est pas Kafka, c’est Camus, celui-ci n’en adapte pas moins le procès de celui-là à Alger. C’est du moins aussi laconique que chez Kafka : « …. Le président m’a dit dans une forme bizarre que j’aurais la tête tranchée sur la place publique au nom du peuple français. » Tous les procès participeraient de la mascarade puisque les inculpés seraient jugés par contumace, qu’ils soient présents ou absents. Le clin d’œil à Kafka est encore plus éloquent avec le récit que Meursault découvre sur un journal qui traîne dans sa cellule. Il parle d’un Tchécoslovaque qui, de retour vingt-cinq ans plus tard à son village après avoir fait fortune, descend dans l’hôtel tenu par sa mère et sa sœur sans révéler son identité « par plaisanterie ». Il se vante d’être si riche qu’il est assassiné dans la nuit par sa mère et sa sœur souhaitant s’emparer de son bien. Quand elles découvrent l’identité de leur victime, l’une se pend, l’autre se jette dans un puits : « De toute façon, je trouvais que le voyageur l’avait un peu mérité et qu’il ne faut jamais jouer. » Le procès de Meursault précède celui d’un parricide qui doit se tenir à Alger tout de suite après le sien et on ne peut s’empêcher de déceler dans le réquisitoire qui les lie comme un clin d’œil au « meurtre du père » de Freud. Le meurtre – même symbolique – de la mère est plus déterminant que le meurtre – toujours symbolique du père. C’est peut-être la réplique d’Alger, sur le bord de la Méditerranée, à Vienne qui croule sous l’empire austro-hongrois.

C’est l’un des livres les plus sobres et grandioses de la littérature universelle. C’est taillé au ciseau et les phrases sont d’une rare concision, comme si la mort – et le deuil de silence ? – décharnaient jusqu’au style. La narration se dérobe aux sentiments, au-delà des remords et des regrets, du ton d’une déposition de marbre ou d’un procès-verbal protocolaire. Le chapitre consacré à la prison est un morceau d’anthologie qui se conclut par cette phrase : « Personne ne peut imaginer ce que sont les soirs dans les prisons. » C’est si convaincant que Meursault survit à son exécution dans le livre qui survit à Camus, philosophe de la mère, dont le héros est condamné à mort pour avoir manqué de tendresse pour sa mère et qui sera entré dans les lettres universelles par cette phrase, plus lancinante que mélancolique : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »