The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE D’ARENDT : LA BANALITE APORETIQUE DU MAL

Le mal tel qu'il s'est manifesté dans la Shoah n'est pas le même que celui dont traite la littérature générale ou théologique. Ce n'est vraiment ni un crime ni un péché, volontaires ou involontaires. Il déborde toute catégorie et toute échelle : “We were here not concerned with wickedness, with which religion and literature have tried to come to terms, but with evil; not with sin and the great villains who become the negative heroes in literature and usually acted out of envy and resentment, but with the nonwicked everybody who has no special motives and for this reason is capable of infinite evil; unlike the villain, he never meets his midnight disaster” (Arendt, H., “Thinkink and the moral considerations”, in « Responsibility and Judgment », New York: Schocken Books, 2003, p. 188). Ce mal laisse l'esprit d’autant plus désarmé qu'il s'est rencontré chez des personnes somme toute ordinaires qui n'ont pas eu à surmonter de grandes résistances ou à montrer de grandes réticences pour le commettre sous le couvert du devoir accompli : « Ces gens-là n'étaient pas des criminels ordinaires et l'on peut croire qu'aucun d'eux n'aurait commis davantage de crimes » (Arendt, H., “Personal Responsibility Under Dictatorship”, in « Responsibility and Judgment », p. 25). On ne peut les juger et les punir pour les mêmes mobiles invoqués pour sévir contre des criminels ordinaires, que ce soit pour protéger la société contre eux, dissuader de les imiter, les rééduquer ou se venger d'eux. La sentence doit se fonder sur de tout autres considérations, compatibles avec les circonstances des massacres et leurs proportions. Arendt se demande : « Qu'arrive-t-il à la faculté de jugement quand elle est confrontée à des cas qui trahissent une brisure dans les standards courants et n'ont pas par conséquent de précédents dans le sens où ils ne sont pas prévus par les règles générales, pas même comme des exceptions de ces règles générales ? » La démesure des massacres et la déshumanisation qui caractérise tant l'univers concentrationnaire ruinent les petites délibérations d'une justice somme toute conventionnelle. L'horreur « transcenderait toutes les catégories morales et ruinerait les standards de législation et c'est quelque chose qu’on ne peut vraiment punir ni pardonner ». Les coupables ont agi dans un contexte politique qui instaurait un régime de terreur préconisant le meurtre comme instrument politique pour réaliser des desseins politiques. Arendt s'intéresse aux conditions politiques qui ont permis un crime de cette ampleur : « Il est d'un grand intérêt politique de savoir ce qu'il faut à une personne moyenne pour surmonter sa répugnance innée pour le crime, et ce qu'il lui arrive précisément quand il a atteint ce point » (Arendt, H., « Eichmann in Jerusalem », Penguin Books, London, 1994, p. 93).
Arendt situe la responsabilité non tant dans le sujet – en contradiction avec soi comme chez Socrate ou en détestation de soi comme chez Kant – que dans sa relation au… monde à venir. On n'est responsable qu'autant qu'on l'est du monde à venir et irresponsable qu'autant qu'on s'en détourne. Elle achève de donner une tournure politique – messianique ? – à la morale pour mieux se mesurer ( ?), contrecarrer ( ?), juguler ( ?) les desseins politiques – anti-messianiques ? – qui pervertissaient les agents du génocide : « Ce qui caractérise les esprits de ces hommes devenus meurtriers était simplement la conviction d'être impliqués dans quelque chose d'historique, de grandiose, d'unique (« une grande mission qui ne se présente pas d'une fois tous les deux mille ans »), qui doit être par conséquent difficile à assumer. Cela est important, parce que les assassins n'étaient pas sadiques ou tueurs de nature ; au contraire, on constate un effort systématique d'extirper tous ceux qui tiraient un plaisir physique de ce qu'ils faisaient. Les troupes des Einsatzgruppen venaient des S.S., une unité militaire qui ne commettait pas plus de crimes qu'une unité ordinaire de l'armée allemande, et leurs commandants furent sélectionnés par Heydrich parmi l'élite S.S. qui détenait des diplômes universitaires. Le problème ne consistant donc pas tant à surmonter leur conscience que la pitié animale qu'éprouve tout homme normal face à la souffrance physique. Le procédé auquel recourut Himmler – qui était lui-même visiblement affecté par ces réactions instinctives – était très simple et visiblement très efficace : il consistait à retourner ces instincts en sa propre faveur. De telle sorte que plutôt que de dire : "Quelles terribles choses je suis en train d'infliger à ces gens ?", les meurtriers seraient en état de dire : "De quelles terribles choses ne dois-je pas m'acquitter dans le cadre de mes obligations, comme est lourde la tâche qui pèse sur mes épaules !" » (Arendt, H., « Eichmann in Jerusalem », pp.105-106). Ce n'est pas le mal qui est banal, mais de le commettre.
Arendt prend conscience d'avoir jeté un pavé (paradoxal ? aporétique ? contradictoire ?) dans la mare intellectuelle. La banalité du mal politique remet en question la vision traditionnelle qui assimile le mal à une monstruosité. On ne doit pas être une incarnation du diable pour le commettre. Arendt n'aura peut-être pas été assez loin ; peut-être n’était-elle pas tentée d’établir une gradation dans le mal qui aurait montré que le pire – le mal politique génocidaire à grande échelle – ne caractérise pas tant les sociétés primitives et closes où les mœurs et les autorités sont coutumières que les sociétés évoluées – parvenues ? – où les mœurs sont dissolues, militarisées ou totalitarisées et les moyens techniques pour commettre le crime de masse de plus en plus sophistiquées et disponibles. Elle n’aurait pas proposé de réelle solution politique ou judiciaire alternative (la Cour internationale de Justice ?) pour se mesurer à ces crimes de masse – peut-être n’était-elle pas en mesure d’en proposer de convaincantes –, encore moins de les prévenir, et c’est qui lui aurait aliéné les partisans de l’exercice de la justice délibérative commune. Cette lancinante aporie n’aurait pas été sans encourager les discours et pratiques sur la repentance et la résilience…
Illustration : Francine Mayran

