CHRONIQUE DE MOGADOR : BOUDERBALA-DE-MARRAKECH

23 Jan 2020 CHRONIQUE DE MOGADOR : BOUDERBALA-DE-MARRAKECH
Posted by Author Ami Bouganim

Bouderbala-de-Marrakech était l’un des plus ténébreux et farouches participants au Moussem des Bouderbalas qui se tenait autour d’Essaouira pour commémorer le souvenir de Bouderbala Souiri. Il portait un vieux costume de guerrab qu’il avait hérité de son père, caïd des vendeurs d’eau sur la place de Jamaa el-Fna. C’était lui qui répartissait les secteurs entre les vendeurs, arbitrait les litiges entre et était redevable de la qualité de l’eau vendu auprès du Mokadem de la place. C’était du temps où l’eau était précieuse, qu’elle avait le goût du puits et de l’outre et que l’on ne vendait pas ces maudites bouteilles où l’eau prend le goût plastique d’un univers de toc. La tenue avait été rouge, elle n’était plus que de torchons oranges rassemblés par des de coupelles en cuivre et en fer et le chapeau à larges rebords n’avait plus ses pompons. Il avait bien une outre mais nul ne savait de quoi elle était chargée.

J’avais beau lui coller aux basques et susurrer des boniments sur Marrakech, il restait de marbre. Je m’étais donné comme mission de réunir toutes les pages du « Recueil de Bouderbala Souiri » que le serviteur du cheikh des Regrâgas avait répartis entre les Bouderbalas du Royaume pour les convier au pèlerinage circulaire et je ne pouvais m’acquitter de cette tâche sans récupérer celle en sa possession. Je m’étais résigné aux pertes que comporte toute dissémination (ne me demandez ce que cela signifie ?!), que ce soit chez Derrida ou chez Bouderbala, à Paris ou à Mogador, sur la place de la Sorbonne ou sur celle de Jemaa el-Fna, je ne pouvais renoncer, pour toutes sortes de raisons plus précieuses et spécieuses les unes que les autres, au texte qui avait échu à Bouderbala-de-Marrakech. Il l’arrachait, bon an mal an, à son terreau de cris, de larmes et de contes pour l’atteler, quarante jours durant, au dour des Regrâgas investi par les Bouderbalas, depuis que Bouderbala Souiri s’était révélé, par son œuvre et par sa mort, leur saint et leur chantre.

Bouderbala-de-Marrakech gagnait Essaouira à pied. C’était dire sa grande et intraitable misanthropie. Il évitait la route principale pour des pistes parallèles où les rencontres étaient plus rares. C’était à peine si on le saluait pour ne pas l’effaroucher. Les bêtes se montraient plus amicales que les hommes, les chiens errants, les serpents, les lézards. Il savait qu’il n’était qu’un Bouderbala et il n’en était pas mécontent. Il voyait sans être vu, écoutait sans être entendu et quand il se sentait poursuivi, il déliait sa langue sans plus craindre de représailles. Car seuls les Bouderbalas sont totalement libres et intouchables au Maroc : ils jouissent de l’absolue immunité que garantit la sourde et dissidente folie. Bouderbala-de-Marrakech n’était plus redevable de rien, ni de ses paroles ni de ses éclats, à personne. Il était le protagoniste d’Allah dans un débat permanent avec lui-même et il ne s’entendait qu’à pousser Moulana dans ses retranchements.

Bouderbala-de-Marrakech se nourrissait de ce que l’on déposait sur le bord de la route pour les vagabonds. Il ne savait plus ce qu’il cherchait, il ne savait plus ce qu’il attendait. Quand il s’ouvrira enfin à moi, après m’avoir chassé de son bâton une dizaine de fois, m’invectivant et me reprochant de perturber ses ruminations contre la gente littéraire, il consentit à convenir d’une voix plus amène (car même les Marrakchis connaissent l’aménité quand ils ne sont pas contrariés de se réveiller) :
« Bouderbala évite les pistes sur lesquelles se pressent les mendiants – il n'a rien à donner. Bouderbala évite de croiser les pèlerins – il n'a pas de patience pour leurs sermons. Bouderbala évite les lieux où sévissent les intellectuels – il n’a pas de patience pour leurs citations et s’indigne de leurs viols de l'esprit. Bouderbala évite les chemins des écoliers – il n'en peut plus de recevoir des pierres. Bouderbala se sert de son bâton pour marcher, écarter les branches, déchirer les toiles d’araignée, repousser les assaillants, contenir les animaux, chasser les mouches, intimider les humains. Sans son bâton, Bouderbala ne serait plus libre. »

Puis Bouderbala-de-Marrakech consentit à me parler de sa ville. Ce n’était pour lui qu’un bourg qui s’était étendu comme une verrue autour de nul ne se souvenait plus quelle oasis. Elle n’était ni de tendresse ni de pitié mais de véhémence et cette véhémence était celle d’un désert qui ne se reconnaissait plus en elle. Marrakech s’était tant pervertie qu’elle était devenue une cité plus veule qu’exquise. Sa chair était rance et ses couleurs étaient celles du lucre. Les sept saints de la ville le savaient et Bouderbala-de-Marrakech accomplissait quotidiennement la tournée de leurs tombeaux. Sur chacun, il incriminait la Qandisha qu’il devinait derrière les mauvaises femmes et il proférait des propos qu’il savait sacrilèges contre Marrakech, ses relents et ses rires. Sinon il passait ses journées à vitupérer contre les « hôtes indésirables » de Jemaa el-Fna. La place retentissait du chahut d’une humanité dont il ne savait si elle était surexcitée ou surmenée. Les bonimenteurs rivalisaient les uns avec les autres. Certains célébraient les vertus aphrodisiaques des queues de lézards, d’autres celles des racines du gingembre. Certains prêchaient le vent, d’autres le vilipendaient. Les cracheurs de feu, les tatoueuses au henné, les montreurs de singes, les charmeurs de serpents, les diseuses de bonne aventure. Les philosophes dépenaillés, échevelés ou écervelés. Les imazighen, musiciens berbères, rivalisent avec les danseurs gnawis et les acrobates des Ouled Ahmed ou Moussa. Quand il succombait au tournis de la place, il fulminait contre les mauvaises mœurs de… Gueliz :
« La prostitution sévit dans les coulisses de Jemaa el-Fna. »
Il dénonçait également l’invasion des nouveaux colons et la collaboration des autorités avec eux :
« Les colons n’ont lu ni Kerouac ni Canetti, ils n’arrêtent pas d’en parler. Leurs complices se donnent des nièces, ils placeront leurs propres filles dans un orphelinat. Marrakech est le plus clinquant bordel au monde. »
Quand il ne terminait pas la nuit au commissariat à nourrir les punaises, il ralliait volontiers un cercle de conteurs, plus sains et sereins que les racoleurs de touristes :
« Au nom du saint patron de Marrakech, Sidi bel Abbès, celui qui veille sur la ville, immuable, un pied sur l’autre, et qui ne retrouve sa quiétude que si tout le monde est rassasié, enfant du pays ou visiteur intrus. »
Bouderbala évitait de prendre la parole pour ne pas se laisser entraîner par la colère qu’il sentait gronder en lui et se mettre à sermonner son public :
« Je vous parle au nom de Youssef ibn Tachfin, fondateur de la cité et avec elle du Maroc, il la sommait d’avancer, il ne s’attendait pas à ce qu’elle recule. Elle était le berceau du Maroc et avec lui du Maghreb, elle n’avait pas à brandir l’étendard de la débauche. »

Je m’abstenais de le contredire pour ne pas compromettre le lien délicat que notre cheminement, côte à côte, renforçait. Je n’étais pas en charge de la renommée de Marrakech comme de celle de Mogador et rien ne me semblait mieux la ravaler que la récupération des pages du « Recueil de Bouderbala Souiri » et sa publication. Certains restaurent des synagogues, d’autres décernent des titres honorifiques ou construisent des cités des arts, moi c’était ce recueil que je souhaitais reconstituer. Je n’avais d’autre choix que d’endurer ses vaticinations pour mieux lui soutirer le texte en sa possession, le recopier et ajouter une nouvelle page au légendaire recueil. A mi-chemin, il se départit enfin de son amertume pour évoquer Elbaz, le personnage le plus tendre et délicieux de Marrakech, qu’il avait connu du temps où celui-ci passait pour le guide intime de la ville rouge :
« Connais-tu Elbaz, te souviens-tu de lui, il présentait Marrakech comme « un carrefour de vents, de neiges et de sables, de sectes et de tribus, de chameliers sahariens et de cavaliers intrépides » ? Il chantait les louanges de la « ville-ruche » et de la « ville-tourbillon ». A mi-chemin de l’histoire, millénaire, entre la Méditerranée et le Sahara, à mille kilomètres de l’une, à mille kilomètres de l’autre, recevant ses hôtes de-ci, ses haleines de là. »
Malheureusement, il ne résistait pas longtemps au retour de la passion et reprenait son réquisitoire contre Marrakech :
« On a climatisé l’oasis pour en faire un repaire du luxe. Elle était destinée à métisser les mœurs, les rites, les danses, les chants, les styles et elle se retrouve à mélanger les licences, comme si ses murailles n’étaient pas destinées à la protéger contre les désirs rêches, ses minarets contre les prières multicolores et ses muezzins n’étaient pas là pour brider ses débordements. »
Or je connaissais les écrits d’Elbaz encore mieux que Marrakech :
« Rouge, cette cité l’est aussi métaphoriquement. Cité du désir. Elle en a la couleur, elle en a la chaleur. »

Son visage s’illumina et comme il avait les traits de Marrakech c’était le soleil qui en se levant empourprait la ville. Il ne s’attendait pas à tomber sur le disciple du fils prodigue de cette ville dont la voix s’était épuisée à relever celles de ses écrivains, de ses poètes et de ses exorcistes lacaniens. N’eût-il pas oublié que le dessin naturel des lèvres est de bienvenue, Bouderbala aurait souri ; n’eût-il pas oublié l’étreinte, il m’aurait serré contre lui. Même le plus acerbe des Bouderbalas ne dément ni ne récuse un poète. Un kilomètre plus loin, derrière la jument blanche du cheikh des Regrâgas, il précisa :
« La télévision a réduit les conteurs au silence. Je chahute avec les chahuteurs, je mendie avec les mendiants et je racole avec les racoleurs. Marrakech du conte est assourdie par Marrakech du rire. La place de Jemaa el-Fna n’a plus de voix, elle n’a que son chahut.
– Jamaa el Fna a encore de bons jours devant elle lorsqu’elle donnera naissance à son Marquez ou à son Mahfouz.
– Ses trépassés n’ont laissé que des brochures en français et ses contes se cherchent leurs « Mille ans de Délices ».
– Je ne suis qu’un petit chroniqueur et mon grand-œuvre consisterait encore à publier « Le Recueil de Bouderbala Souiri ». Or tu n’es pas sans savoir qu’il a été disséminé parmi les Bouderbalas pour les attirer à son moussem. Me permettrais-tu de recopier la convocation en ta possession. »

Contre toute attente, il ne rechigna pas. Il tira la fermeture-éclaire qui cicatrisait son outre et en exhuma une ramette de tracts qui, tous, reproduisaient le même texte :
« Bouderbala dissémine la poussière aux quatre vents. Il aura assez de l'éternité pour se reposer de cette vie. Se remettre de ses marches, de ses déboires, de ses peines, de ses pertes et de ses ruminations. Ressasser aussi les os de Dieu. La mort lui ouvrira la porte de secours dans une vie qui n’aura cessé de se rétrécir autour de lui. Bouderbala a troqué sa chair contre de la laine parce que l'oubli est une pellicule de poussière qui se volatilise sous la caresse du vent. »
Quand je terminai de lire, il reconnut dans un chuchotement :
« Quand je n’ai plus de voix, je distribue des tracts sur la place… »