The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CARNET DE MIGRATION : LA CASERNE ET LE MONASTERE

En principe, Fils-du-Serpent était sursitaire dans un marché de dupes dont il ne devait pas sortir indemne. Pendant les vacances qui suivaient la première année universitaire, il devait faire ses classes militaires. Celles suivant la deuxième ou troisième année, un cours de sous-officier et d'officier. Lui et ses camarades nouveaux immigrants n’étaient pas dispensés pour autant de périodes de réserve pendant l'année universitaire. Sans parler des séances d'endoctrinement qu’ils devaient endurer sous peine d'être traduits devant… une cour martiale. C'était un régime bolchéviko-militaire ; peut-être le plus sophistiqué au monde ; sûrement le plus coriace et résistant, le plus populaire et romantique aussi. Fils-du-Serpent ne pouvait que regimber contre toute tentative de l'acculer à la souricière nationaliste. Ses classes furent plus loufoques encore que ce que Hasek avait conçu pour son brave soldat Chvéïk. C'était une brigade de nouveaux immigrants, tous étudiants, de tous les horizons, toutes les cultures, tous les déboires, tous les espoirs. Les autorités militaires n'avaient pas même pris soin de leur donner des officiers immigrants qui auraient montré un tant soit peu de compréhension pour leur dépenaillement d'exil et les aurait traités avec plus de ménagements. C’étaient des conscrits ordinaires, plus jeunes et moins cultivés et l'on sentait chez eux un malin plaisir à les réduire – à les israéliéniser. Ils les prenaient pour une bonne pâte qui n'avait pas levé et qu'ils devaient cuire à point pour l'aguerrir. Ce n'étaient que marches au pas cadencé et exercices de maintien, flanqués d'un vieux fusil tchèque – peut-être celui de Chvéïk – qu’ils passaient plus de temps à nettoyer qu'à épauler. Un balai en pièces détachées qui les humiliait davantage qu'il ne les servait. Entrer dans les rangs ; marcher au pas cadencé ; tirer sur des cibles invisibles ; démonter et remonter la culasse d’une mitraillette. Ils étaient sanctionnés pour un rien. Un rire déplacé, un retard inconsidéré, une protestation, et ils devaient entourer au pas de course le baraquement qui leur servait de dortoir. Ils étaient une petite poignée à endurer cette discipline comme un ridicule calvaire. Un Brésilien dégingandé, plus âgé que la moyenne, trentenaire, qui ne comprenait pas ce qu'il faisait en ce monde en général et dans cette contrée en particulier, un Argentin qui s'était découvert tardivement une passion pour Guevara, un Iranien qui bredouillait à peine l’hébreu et n’arrêtait pas de fredonner des chants en persan. Plutôt que d’encercler le bâtiment au pas de course, ils restaient tranquillement derrière le bâtiment jusqu'au dernier tour. Surpris en train d'émettre des ronds de fumée et débattant de Chvéïk, ils n’étaient passibles ni de prison ni de corvée. On trouva mieux, on les exclut des classes, condamnés à tout reprendre les vacances suivantes.
La terre promise ne manquait pas de charmes et les plus envoûtants se rencontraient au kibboutz. Fils-du-Serpent y passait le reste de ses vacances universitaires comme étudiant salarié sans qu’il ne sache si sa rémunération venait de la trésorie du kibboutz ou d’une caisse occulte du ministère de l'Intégration. Un premier été, puis un second, un troisième, au début des années 70. Ils étaient une petite poignée d'étudiants à vaquer à toutes sortes de travaux qui allaient de la cueillette des pommes et des poires au chargement des volailles sur les camions qui les acheminaient à l'abattoir. Fils-du-Serpent se plaisait à l'arrosage des vergers irrigués par des tourniquets pointant de longues conduites, composées elles-mêmes de tuyaux de quatre à cinq mètres emboîtés les uns dans les autres. Il passait son temps à monter et à démonter les conduites pour les déplacer d'une rangée à l'autre. Autant le démantèlement se passait sans problèmes, autant l'emboîtement exigeait une certaine dextérité. Les tuyaux étaient placés de travers, entre les arbres, de manière à pointer dans la rangée parallèle. Il reconstituait la conduite en laissant l'eau couler pour qu'elle chasse les bestioles qui avaient trouvé refuge dans les tuyaux. Sans cela, souris, lézards ou serpents risquaient de boucher les tourniquets et il n'était pas rare, malgré les précautions, de devoir dévisser l'un d'eux, bouché par une bête écrabouillée sous la pression de l'eau. Quand il posait la dernière pièce et que l'eau n'avait plus par où s'écouler, les tourniquets entraient en action dans un beau ballet de jets d'eau.
C'était entre Haïfa et Acre alors que le kibboutz conservait encore sa candeur, son austérité et sa raideur. Ses membres devançaient l'aube, travaillaient jusqu'à 8:00 environ, marquaient une pause d'une petite heure pour prendre un petit-déjeuner particulièrement copieux. Puis ils reprenaient le travail jusqu'à 13:00 pour le déjeuner et comme l’on ne pouvait concevoir qu'on puisse travailler plus de huit heures par jour par une chaleur que rien à l'époque ne climatisait, ils étaient libres. Ils avaient toute l'après-midi pour la sieste et les menus travaux de jardinage ou de couture. On ne pouvait rêver d'un meilleur paradis socialiste, d'autant que l'on pratiquait le roulement dans les tâches, passant de la lingerie au dispensaire, de la pisciculture à l'élevage, de la cueillette à l'enseignement. Dans la soirée, on troquait les bleus de travail contre des robes moins austères et des chemises plus claires et l'on se retrouvait pour le dîner, exaucé par sa journée de travail, grisé par la brise. Les assemblées générales, les commissions, les conférences n'attiraient que les anciens, plus dévoués et... hâbleurs, intransigeants sur l’on ne se souvenait plus quelle doctrine et sur l’on ne savait plus quels codes. On sentait comme l’étiolement d’une odyssée sur les visages.
Les habitations étaient de vieilles bicoques insalubres, meublées du strict minimum, avec des moustiquaires aux fenêtres et des ventilateurs grinçants. On continuait de prendre ses repas à la cantine et ne percevait qu'une prime annuelle symbolique. Sinon on disposait de coupons pour se fournir en provisions ou en vêtements. Les enfants étaient placés dans des maisons communes et ne retrouvaient leurs parents que pour une à deux heures par jour. Ils baignaient dans la légende que Bruno Bettelheim venait de composer pour célébrer les vertus de leur éducation collective et dont le livre traînait dans toutes les bibliothèques. Le kibboutz n’en était pas moins engourdi dans un collectivisme quasi carcéral, doctrinaire, ne tolérant pas d’entorse, sous le régime duquel l'on se rangeait avec d’autant plus de résignation qu'on n'avait pas de diplômes et ne pouvait se risquer dehors. Les travaillistes étaient alors au pouvoir et il n'était d'autre aristocratie – politique, intellectuelle, militaire – que kibboutzique. Ses membres se considéraient volontiers comme des pionniers, l’avant-garde de l’on ne savait quel désarroi et quelle détermination. Les bâtisseurs du pays, ses garants moraux. On servait dans les meilleures unités militaires ; on alimentait les marchés en produits de première nécessité ; on couvait les meilleurs talents ; on fournissait le meilleur de la classe politique. Il n'était pas rare de voir des ministres s'acquitter pendant les week-ends de leurs corvées comme serveurs à la salle à manger. Le kibboutz se disposait à se réveiller et c’était d’un si beau rêve, réalisé à force d’acharnement et d’abnégation, d’audace et de passion, de sueur et de sang, de minutie et d’intransigeance, qu’il allait entraîner le pays entier. Après, Israël ne serait plus qu’un vaste chantier d’exilés qui peinaient – et peinent toujours – à se reconnaître.
Le kibboutz était sclérosé et nul ne se risquait à le crier sur les toits – personne n'avait de voix, hormis les tribuns qui ne réalisaient pas que le désert avait gagné les esprits, et les toits étaient branlants. Il émettait les premiers soupirs qui devaient précéder les premiers râles. Les volontaires étaient encore les plus comblés. Ils venaient du monde entier pour un stage collectiviste et vivaient dans les baraquements, à la lisière du kibboutz, qui avaient servi les fondateurs. Ils se levaient avec l'aube, dans les exhalaisons des labours et du crottin des bêtes, pour vaquer à des travaux qu'ils n'accompliraient plus jamais dans leur vie. Après le déjeuner, ils se retiraient dans cette sieste qui s'emparait de l'ensemble du kibboutz et n'en sortaient que pour entamer le programme de loisirs. Les alcools, les herbes, les étreintes. Un certain vertige accompagnait leurs allers et venues entre le monastère et le paradis…
Malgré les homélies de Lévinas, qui continuaient de l’accompagner, et les boniments sur les ondes, Fils-du-Serpent se sentait de plus en plus à l’étroit dans sa condition juive. D'année en année, de lieu en lieu, de livre en livre, de rencontre en rencontre... de cérémonie en cérémonie. C'était d'autant plus étriqué qu'à l'intérieur, c'était la même lutte avec Dieu, pour lui ou contre lui, et qu'une légendaire liberté s'étendait au large. Les mers, les continents, les virées. L'écume des vagues, les remous des marais, les babils des brises. Des ports d'où sortent des bateaux chargés de rêves et de camelote, des marchés où l'on vend des plumes de couleurs et des oiseaux bariolés, des places où des conteurs racontent des histoires sans fin et où des hommes bravent toutes les limites. C'étaient Florence, Zanzibar et Calcutta. Bien sûr Mogador. À certains moments, l'étriquement tournait à l'étranglement. Malgré sa berceuse liturgique, qui seule détermine l’adhésion à une religion ou l’autre, il balançait. La condition juive élevait une prétention qui appelait une réaction en lui et hors de lui, il prenait son parti de se taisait. Depuis, il ne cessa de rompre et de renouer avec son judaïsme. Le seul problème est qu’il ne pouvait donner libre cours à ses considérations sur rien. C'eût été au prix d'un sacrilège contre six millions de victimes de l'holocauste, d'une désolidarisation avec Israël, de la survie du Juif comme orphelin de Dieu, du ralliement aux détracteurs du sionisme, de la réhabilitation du Juif diasporique contre le Juif sioniste.
Fils-du-Serpent réalisait à ses dépens qu’on n'enrôle pas un serpent, ni pour une cause ni pour une autre. On le traque, on le poursuit, on le chasse, on l'achève, on le dépèce, on le débite en morceaux. Les dirigeants de ce que Fils-du-Serpent commençait à nommer la Philistie, qui deviendrait plus tard la Savonie, pour préserver l’Israël mythique et ses malheureux héros de ses railleries, n'arrêtaient pas de considérer les dirigeants des résistances palestiniennes comme autant de « têtes du serpent ». Dans leurs déclarations, ils ne s’entendaient qu’à leur arracher la tête pour mieux l’écrabouiller symboliquement sinon militairement. Chaque fois que l’un d’eux était abattu, ils parlaient de la liquidation d'une tête de serpent. Le malheureux Fils-du-Serpent se sentait visé, il était dans leur ligne de mire. D'une certaine manière, il était plus dangereux que tous ces terroristes réels ou prétendus. Plus insidieux et venimeux, hors-la-loi, hors-norme, hors-Dieu, le serpent dans la création philistine. En 1973, au lendemain de la guerre de Kippour qui confirma les pires de ses prédictions théologico-politiques et humilia la caste militariste israélienne, on l’enrôla de nouveau. On lui remit une mitraillette et sans s'assurer qu’il savait l'utiliser, on le chargea de garder une ligne de chemin de fer qui ne menait nulle part. Ils patrouillaient par paire, pendant toute la nuit, jusqu'à leur relève par des conscrits mieux… aguerris. Il redevenait patriote de la Diaspora, allergique à tout embrigadement. C'était sa démence, d’un doux nihilisme, tiré des sources du Talmud, c’était son privilège. On n'embrigade pas un serpent. Il se dérobe, il glisse, il disparaît. Sur sa ligne de chemin de fer, il découvrit Râmakrishna à la lueur d’une torche, il ne manquait plus que lui : « Dieu dit : « Je suis le reptile qui mord et le charmeur de serpent qui guérit la morsure. Je suis le juge qui condamne et le bourreau qui inflige la punition. » L’éveil – nommé « puissance du serpent » – consisterait à réaliser son potentiel spirituel ou encore la spiritualité latente dans l’être humain. Fils-du-Serpent était allé trop loin dans sa dissidence diasporique pour mettre dans le même sac Râmakrishna, Bouddha, Jésus, Akiba Ben Yossef… Elisha Ben Abouya.
N. B. C’est une tentative de rétablir une narration procédant par posts somme toute autonomes. Pour suivre ce « poston » ( ?) cliquez sur le lien ci-dessous et commencez votre lecture par le premier post dans la série.

