DANS LE SILLAGE DU TAOISME : SUR LA VOIE

5 Mar 2020 DANS LE SILLAGE DU TAOISME : SUR LA VOIE
Posted by Author Ami Bouganim

La mémoire des Chinois est plus avertie que celle des Occidentaux. Ils n'ont pas deux ou cinq mille ans, ils ont des dix et des cent mille, voire des millions d'années. Leur pouvoir de relativisation en est d'autant plus grand et dé-dramatiseur. Nul ne se souvient des gloires passées, nul ne se souviendra des gloires présentes. Les voies sont nombreuses et l’on ne sait où elles mènent. Un apologue taoïste restitue la multiplicité des voies latérales sur lesquelles nous sommes invités à prospecter le sens :

« Un voisin de Yang-tseu avait perdu un mouton. Il sortit avec tous ses gens et pria Yang-tseu de permettre à ses disciples de les accompagner :

« Quoi, fit Yang-tseu en riant, tant de monde pour un seul mouton perdu ? »

Le voisin argua :

« Il y a beaucoup de sentiers latéraux. »

A leur retour, Yang-tseu leur demanda :

« Avez-vous retrouvé le mouton ? »

Ils répondirent :

« Il est perdu ! »

Il dit : « Comment a-t-il pu se perdre ? »

Ils dirent :

« Les sentiers latéraux ont d'autres sentiers latéraux, et nous ne savions pas où chercher. C'est pourquoi nous nous en retournâmes » (Lie-tseu, « Le Vrai Classique du vide parfait », VIII, XXIII, « Philosophes taoïstes », La Pléiade, Gallimard, 1980, p.596).

La multiplicité des voies aurait de quoi dissuader toute recherche. On ne sait laquelle prendre. Surtout aux croisées des chemins, quand acculé à un choix, on ne sait lequel faire. C'est alors tout son destin qu'on engage avec soi. On peut toujours revenir en arrière mais on ramènerait avec soi le souvenir, souvent déroutant, d'une tentative qui n'a débouché sur rien. Le Tao aurait ou serait la vertu de poursuivre son chemin sans se retourner en arrière, sans regarder sur les côtés et sans chercher à changer la voie. Le te consiste à cheminer sur la voie qui se présente : « Lorsqu'on demandait à Yün-men ce qu'est le Tao, il répondait simplement : "Continue à marcher" » (A. W. Watts, « Le bouddhisme zen », Petite bibliothèque Payot, 1978, p.157).

Mais peut-être s’engage-t-on sur une voie pour la prospecter davantage que pour la « pratiquer », pour se prospecter en prospections. C’est ce que Heidegger, qui était sensible à cette philosophie de la voie, entendrait quand il déclarait : « Le Tao pourrait bien être le chemin qui met tout en chemins » (M. Heidegger, « Le déploiement de la parole », dans « Approche de Hölderlin », Gallimard, 1973, p.183). En définitive, on se retrouve sur une voie dont on ne sait d'où elle part ni où elle débouche, la prospectant autant qu’il se peut, comme l’on se livrerait à un art qui serait dénué des vibrations et des prétentions des cultes, en particulier si ceux-ci se donnent de ridicules retentissements artistiques, et cet art-là de vivre sans s’encombrer de fatras religieux, philosophiques, poétiques, serait impénétrable. On ne peut que se résoudre et se poser en apprenti de l'on ne sait qui ni quoi.

Face à la secrète magie des phénomènes, les maîtres taoïstes préconisent de cultiver la sérénité – la Gelassenheit heideggérienne. Laisser les choses être, ne pas intervenir dans le cours naturel de leurs métamorphoses, s’ouvrir à elles, s’en faire l’écho. Du moins la vocation que caresse Heidegger pour l'humain se rencontre-t-elle chez Lao-tseu :

« Les êtres multiples du monde

feront retour chacun à leur racine.

Faire retour à la racine, c'est être serein ;

être serein, c'est retrouver le Destin » (Lao-tseu, Tao-tö king, XVI, « Philosophes taoïstes », La Pléiade, p.18).