The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BILLET D’AILLEURS : LES JOURS CREUX

Ce n’est peut-être qu’un sale moment à passer, un tunnel à traverser dans le lourd chapelet des jours qui ne se souviendraient plus de leurs noms. La lancinante incertitude jusque dans sa séquestration, otage de l’on ne sait qui ou quoi, bouleversé par des chiffres qui ne cessent de grimper et de peser. Tu as le sentiment d’avoir été chassé du paradis et tu ne sais où la chute s’arrêtera. Tu n’as ni résidence secondaire où te replier ni bulle où rassembler les tiens pour les protéger. Tu ne demandais qu’à continuer de respirer et voilà que tu renâcles à tousser, tu ne demandais qu’à traîner et voilà que tu te retrouves interné. L’ennui se teint de deuil. Hier s’est passé sans encombre, demain tu te réveilleras indemne. Peut-être.
Tu passes d’une chaîne à l’autre, en quête d’une… révélation. Les reportages sur de lointaines contrées parlent d’autant de paradis perdus. Les séries historiques ont perdu tout intérêt. Seuls les programmes sur la science seraient encore d’actualité mais qui a la patience pour les milliardièmes de seconde et les quarks. Sur les ondes, les entretiens philosophiques trahissent le désarroi d’une pensée qui s’est enfin mise à bredouiller et à balbutier ou qui au contraire se raidit dans des clichés. Que disent-ils ? que racontent-ils ? Ne savent-ils donc pas que le corona les a déclassés ? Les pétulants intellectuels, qui passaient jusqu’à dernièrement pour des oracles, sont de plus en plus caricaturaux. Le cinéma se révèle, lui, désuet ; on sait que ce n’est que du cinéma et que ce qu’on vit est autrement plus passionnant et révoltant. La lecture continue réclame du recul et l’on ne va pas relire « La Peste » de Camus sous prétexte qu’il se révèle prophète malgré lui et alors qu’on est en train de la vivre. Tu te rabats sur les réseaux sociaux. Tu erres en quête d’un détail que tu ne connaîtrais pas encore ; d’un article sur cette débâcle de l’homme que tu n’aurais pas encore lu ; d’une prédiction apocalyptique ou messianique ; d’un avis de décès qui, parce qu’il tourne en boucle, montre le sournois aveuglement d’un virus qui s’attaque aux puissants autant qu’aux inconnus. Tu voudrais bien prier, mais le virus aurait contaminé jusqu’au lien avec l’au-delà et tu attends le grand saut dans l’inconnu pour réclamer je ne sais quoi à je ne sais qui. C’est désormais la vie, mon ami (e), elle se réduit à cette suite dépenaillée d’instants d’accablement et de résignation. Sitôt que tu arrêtes la radio, un grand et serein silence écarte tous ces commentateurs, bonimenteurs, publicistes… prédicateurs. En définitive, rien ne rivaliserait avec la musique et ceux qui n’ont pas su cultiver leur sens musical doivent être plus malheureux que les autres.
Il t’arrive néanmoins de te secouer de ta détresse, de mettre ta vie et celle des tiens entre parenthèses et de considérer les choses autrement. Ce virus est peut-être plus révolutionnaire qu’on ne le pense. Il contraint l’humanité à marquer une pause dans les cavalcades, les sarabandes et les manèges. Ce ne sont plus les contraintes du travail ni les loisirs des vacances. C’est le temps-exclu – comme l’on dit tiers-exclu – du chamboulement et de l’empêtrement. C’est la grande pause, la grande semonce. C’est mieux ou pire qu’une révolution et l’on ne sait encore si ce sera plus ou moins meurtrier. La terre pousse peut-être des soupirs de soulagement et c’eût été somme toute intéressant si ces soupirs ne prenaient l’accent de râles. Mais peut-être n’est-ce qu’une alerte et les victimes, ceux-ci plutôt que ceux-là, paient de leur vie le salut d’une terre éreintée par l’irresponsabilité de leurs congénères. Ce n’est assurément pas juste, mais les transes cosmologiques, telluriques et pandémiques ne connaissent pas cette justice des hommes qui ne prend pas en considération les droits de la nature…
Dans la rue je suis un rat qui ne croise que des hommes et des femmes soupçonneux. Ils portent toutes sortes de masques et de gants. Les vaillants sont dans les hôpitaux, de part et d’autre de vitrines de la mort, et dans les associations caritatives, de part et d’autre du ciel. Je ressens le besoin d’un nouveau langage, il ne me vient pas, et à lire tous ces néologismes savants – inventés par d’invétérés sociologues ou politologues –, plus accablants que pertinents, je renonce même à marmonner ou à psalmodier. Je ne veux succomber ni à l’indécence ni à l’incantation. Je suis assez vieux pour partir de ceci ou de cela et ne pas présumer de ce que les jeunes générations qui ont vécu cette catastrophe à l’échelle planétaire – des Favélas de Rio aux taudis de New Delhi et des Champs-Elysées à Central Park – caresseront comme ambition pour leur monde à venir.
C’est de nouveau le tohu-bohu et celui-ci sera suivi par le silence ou par la création.
Peinture : Safet Zec

