The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : FIODOR DOSTOIEVSKI, LES DEMONS (1871-72)

Dans cette Russie où le principal commerce est encore matrimonial, les veuves ne sauraient que faire de leur richesse ou de leur misère et les généraux seraient en quête de jeunes femmes argentées pour rembourrer leur retraite : « Prascovia Ivanovna, Mme Touchina par un premier mariage, était comme son amie de pension Varvara Pétrovna, elle aussi, la fille d'un fermier général du temps passé et elle aussi s'était mariée avec une forte dot. Le chef d'escadron à la retraite Touchine avait lui-même quelques moyens, voire des capacités. En mourant, il avait légué à sa fille unique, Liza, âgée de sept ans, un capital respectable. A présent, Lizavéta Nikolaïevna avait près de vingt-deux ans, et l'on pouvait sans grand risque d'erreur penser qu'elle possédait, elle-même, près de deux cent mille roubles, sans parler de la fortune, plus tard, à la mort de sa mère, qui n'avait pas eu d'enfant de son deuxième mariage. » On ne travaille pas, on reçoit, et quand on ne reçoit pas, on dépérit d'ennui en se berçant d'idéaux tour à tour libéraux et conservateurs, en déclarant son amour à la mère Russie et en réitérant son allégeance au Tsar. La grande et la petite noblesse était alors le véritable pique-assiette de la Russie. Elle paraissait depuis tant de siècles dans le monde qu'elle n’avait plus le sens du loisir.
Une critique gogolienne des mœurs dans une ville de province où l'on ne trouverait rien de mieux à faire qu'à battre les cartes et à émailler ses commérages de mots français. Rien n'est important, tous sont importants, pris d'une extase ou l'autre, religieuse ou administrative, qui serait de délaiement davantage que de concentration : « En un mot, confiez, je ne sais pas, à la dernière des nullités la vente, je ne sais pas, de billets de rien du tout pour le chemin de fer, et cette nullité s'estimera en droit de vous regarder comme un Jupiter quand vous viendrez acheter votre billet, pour vous montrer son pouvoir. "Approche un peu, n'est-ce pas, que je montre le pouvoir que j'ai sur toi…" Et, chez eux, ça en arrive jusqu'à l'extase administrative… » La ladrerie russe serait de paresse, de paraître et de dégénérescence qui n'épargnerait aucune couche de la population. Des moujiks aux propriétaires en passant par de prétendus intellectuels : « Tous les hommes de génie et de progrès en Russie étaient, sont et seront toujours des joueurs et des ivrognes qui boivent comme des trous… et moi, je suis encore loin d'être à ce point… Elle me fait des reproches comme quoi je n'écris pas. En voilà une idée !... Pourquoi je reste couché ? Vous devez vous dresser, elle me dit, "comme un exemple et un reproche". Mais entre nous soit dit, un homme dont le destin est de se dresser comme "un reproche', que voulez-vous qu'il fasse, sinon de rester couché ? »
La logorrhée de Dostoïevski participerait de l'ennui de vivre, des longueurs du feuilleton aussi. C'est un roman en robe chambre pour des chambres où l'on passe son temps à bavarder sans lésiner sur les mots et sans s'encombrer de la longueur des phrases : « Jamais vous ne serez concis, aussi juste, vous en mettez toujours des pages… » On n'arrête pas de déblatérer : « Il débite, c'est le mot, quand il raconte ; dans sa tête, il a toute une chancellerie. » C'est presque du roman policier sans grand meurtre ou saturé de petits crimes. On ne se remet pas d'une conversation qu'un nouveau personnage ou un nouvel incident ne viennent relancer l'intérêt du lecteur : « Un tumulte se leva ; mais là, soudain, il éclata une aventure telle que, réellement, personne n'aurait pu la prévoir. » Une littérature des nerfs dont seul l'humour détendrait la tension, d'un esclandre à l'autre, d'une scène de ménage à l'autre, d'une étrangeté à l'autre : « Un garçon nerveux, vous savez, et très sensible… et enfin, craintif. Avant de se coucher, il se prosternait devant l'icône, et il faisait des signes de croix sur l'oreiller, pour ne pas mourir pendant la nuit. » Une parodie du pépiement russe sur un ton narquois qui ne ressemble pas vraiment à Dostoïevski.
Bien sûr, on retrouve le maître de l'âme russe. Le tempérament sinon la nature russe. On trouve ces caractères emmaillotés qui prennent sur eux les tourments d'une Russie élevée au rang d'une nourrice, à l'instar de Chatov, fils de valet, taciturne, tour à tour nihiliste et nationaliste, un double à je ne sais quel degré de Dostoïevski : « C'était une de ces créatures russes idéales qu'une quelconque idée forte peut soudain envahir, et même, pour ainsi dire, écraser d'un coup complètement, parfois à tout jamais. La contrôler, cette idée-là, reste toujours au-dessus de leurs forces, mais elles lui donnent leur foi, avec passion, et toute leur vie se passe ainsi, courbant, pour ainsi dire, leur dernière échine sous cette pierre qui leur tombe dessus et les écrase déjà à moitié. Le physique de Chatov répondait parfaitement à ses convictions : il était empoté, blond, hirsute, courtaud, large d'épaules, avait des lèvres grosses, les sourcils blonds, pendants et très épais, le front plissé, le regard renfrogné, baissé avec obstination, et comme s'il avait honte de quelque chose. Il avait une houppe dans les cheveux, éternellement, absolument rebelle au peigne, et se dressant toute droite. »
C'est le récit du repentir généralisé des membres de l'on ne sait quelle bande de révolutionnaires – qui laisse penser que Dostoïevski a été marqué par les activités anarchistes de Narodnaïa Volia – qui conspiraient pour l'on ne sait quoi sous l'ascendant d'un personnage tranchant comme l'acier à Pétersbourg et qui ne se retrouvent dans une ville de province que pour se remettre en question et se reconvertir dans l’on ne sait quoi. Après une vie de débauche à Saint-Pétersbourg et à l’étranger, Nikolaï Vsévolodovitch Stavroguine, cultivé et séduisant, rentre en Russie. Sa mère, Barbara Pétrovna, souhaite le voir se ranger en épousant la riche Élisabeth Nikolaïevna Touchine (Liza). Or il s’avère qu’il est marié – peut-être pour braver l’institution du mariage ou pour la discréditer – avec Maria Timoféievna Lébiadkine, handicapée et aliénée mais somme toute lucide, dont le frère est un officier alcoolique qui réclame de l’étrange mari de s’acquitter de ses responsabilités à son égard. Barbara Pétrovna encourage son ami et pensionnaire Stépan Trophimovitch Verkhovenski, qui a été précepteur de Stavroguine, à prendre une jeune épouse en la personne de Daria Pavlovna, la sœur de Chatov, pour mieux réaliser ses desseins. Mais Stépan se récuse à la suite de la divulgation par son fils, Piotr Stépanovitch Verkhovenski, d’un passé révolutionnaire inventé par lui pour se venger de son abandon. Ce dernier, qui a fait son apparition dans le sillage de Stavroguine, se propose de ruiner les autorités laïques et religieuses. Il s’est attaché une poignée de conspirateurs dont l’étudiant Ivan Pavlovitch Chatov, l’ingénieur Alexis Nilitch Kirilov, nihiliste et suicidaire, et l’intellectuel Chigalev. Dans sa ferveur révolutionnaire, il parle de cellules révolutionnaires dans l’ensemble du pays qui déclencheraient la révolution mondiale qui se prépare en Europe. Il souhaite instaurer le régime préconisé par Chigalev selon lequel 90 % de l’humanité, contingentée et enrégimentée, devra travailler pour assurer la domination des 10 % restants. C’est Stavroguine qui est censé incarner le rôle de sauveur du joug du régime tsariste.
L'action se révèle au gré d'un long et interminable dialogue interrompu par les interventions du chroniqueur. On se demande comment les interlocuteurs se comprennent si tout le talent de l'auteur consiste à leur mettre dans la bouche des dialogues dont le but est de voiler l'action au lecteur. C'est excessif, c'est hystérique, c'est la Russie. On n'est pas tant curieux du personnage de Stepiane Trofimovitch Verkhovensky ou de Varvara Pétrovna que du chroniqueur qui recueille les confidences du premier. Les personnages, plus ou moins hystériques, incarnent autant de positions métaphysiques, à l'instar de Kirilov qui se résout, par nihilisme, à la positivité de tout, considérant que tout est bien. Nicolaï Vsévolodovitch Stavroguine a beau insister, Kirillov refuse de nuancer sa position : « Et celui qui meurt de faim, et celui qui l'humilie, qui la viole, la petite fille, c'est bien ? – C'est bien. Celui qui fend le crâne pour la petite fille, ça aussi, c'est bien ; et celui qui ne le fend pas, c'est bien, pareil. Tout est bien, tout. Tous ceux qui savent que tout est bien, tous, ils sont bien. S'ils le savaient, qu'ils sont bien, ils seraient bien, mais tant qu'ils ne le savent pas qu'ils sont bien, ils ne sont pas bien. » Il en conclut : « L'homme est malheureux parce qu'il ne sait pas qu'il est heureux. Ca, c'est tout, tout ! Celui qui réussit à le savoir, il devient heureux, tout de suite, à l'instant même. » En définitive, il se suicidera après avoir endossé les meurtres de nombre de personnages, dont Stavroguine qui aurait accumulé les démons avec les crimes, pour prouver que Dieu n’existe pas, que l’homme est libre et que cette liberté l’élève au rang de Dieu. On assiste à cette bousculade de sentiments, de passions, de visions et d'idées qui caractériserait le peuple-nation russe, « le peuple-théophore », dont le grand papotage couvrirait une certaine cécité intellectuelle : « C'est la paresse russe, notre impuissance humiliante à produire une idée, notre parasitisme ignoble dans le concert des nations. » Si la philosophie allemande est l’œuvre de pasteurs qui ont perdu Dieu, les Russes n'auraient pas de philosophie parce qu'ils n'ont pas eu de staretz défroqués : « L'athéisme russe n'a jamais dépassé le stade du calembour, marmonna Chatov. »
Peinture : Ilia Efimovitch Répine, Mendiante, 1874.

