The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : VOLTAIRE, CANDIDE OU L’OPTIMISTE (1759)

Candide est un jeune homme qui allie un « jugement assez droit » (honnêteté ?) à l’« esprit le plus simple » (naïveté ?). Il est né d’une liaison interdite entre la sœur d’un baron de W(V)estphalie et d’un gentilhomme dont l’arbre généalogique n’était pas assez prestigieux, ne présentant « que soixante et onze quartiers », pour briguer sa main. Il a comme précepteur Pangloss, maître de « méta-physico-théologico-cosmonigologie », qui considère que ce monde est « le meilleur des mondes possibles » : « Tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. » Il tient son optimisme de Leibnitz qui pose le « principe de raison suffisante », selon lequel tout phénomène aurait une cause, et présume d'une « harmonie préétablie », qu’elle participe ou non de la providence divine.
Surpris par le baron en train de se laisser plus ou moins débaucher par sa fille, la très appétissante Cunégonde, Candide est chassé du château. Il est aussitôt enrôlé par des agents recruteurs, se retrouve au service des Bulgares et est entraîné dans une guerre, sans cause ni raison, dans un monde pourtant censé ne s’entendre qu’aux causes et aux effets. La « boucherie héroïque » met à rude épreuve la métaphysique de son maître qui ne lui en rétorquera pas moins quand il le retrouvera en Hollande : « On peut dire que, quand trente mille hommes combattent en bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille vérolés de chaque côté. » Pangloss trouve même des circonstances atténuantes – nous dirions par ces jours de corona des vertus – à la peste ou à la vérole dont il est atteint, récusant la main du diable derrière elle : « C’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire. » Pourtant, ces retrouvailles sont l’occasion pour le précepteur d’annoncer à Candide la mort de sa chère Cunégonde, violée par des soldats bulgares, du baron (le crâne fracassé), de la baronne (débitée en morceaux) et du frère de Cunégonde (égorgé).
Les péripéties de Candide s’étendent à tous les continents. De Hollande, il se rend à Lisbonne où il arrive le jour de la Toussaint où se produisit le tremblement de terre qui, s’accompagnant d’un raz-de-marée, aura causé la mort de dizaines de milliers de personnes, notamment dans les églises, et relancé partout en Europe le débat sur la providence divine et la manifestation du mal : « À peine ont-ils mis le pied dans la ville… qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas, la mer s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques ; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les fondements se dispersent ; 30 000 habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines, Le matelot disait en sifflant et en jurant : « Il y aura quelque chose à gagner ici. – Quelle peut-être la raison suffisante de ce phénomène ? disait Pangloss. – Voici le dernier jour du monde ! » »
Sur ce, Candide est arrêté, condamné au bûcher, sauvé par… la malignité littéraire de Voltaire. Il retrouve Cunégonde, ressuscité par ledit Voltaire, maitresse à la fois d'un grand inquisiteur et d'un riche juif, qu’il tue, comme par mégarde voltairienne. Il entraîne Cunégonde et sa vieille servante, fille de l’on sait quel très saint pape, qui lorsqu’elle racontera ses malheurs arrachera des larmes rieuses aux lecteurs invétérés du même Voltaire. Candide s’attache un valet et tous embarquent pour le Paraguay où ils con-naissent des tribulations au cours desquelles Cunégonde est de nouveau abandonnée au gouverneur de Buenos-Aires, son frère, ressuscité et jésuité, est trucidé par Candide, qui a décidément la lame aussi facile que Voltaire la plume. Il n’échappe à je sais quelle peuplade sauvage que pour connaître une pause moutonnée au légendaire Eldorado. Candide y serait volontiers resté avec son valet s’il n’était intimement convaincu de son appétit pour Cunégonde. Il décide de regagner l’Europe tandis que le valet se charge de récupérer Cunégonde. Là, il sauve sa vie des médecins, son âme des abbés, son esprit du désabusement littéraire de Pococu-rante, qui désespère des livres, et se console au spectacle de je ne sais combien de rois détrônés qui palabrent à Venise. Il retrouve enfin Cunégonde à Constantinople, rachète le valet, son maître Pangloss, ressuscité de sa pendaison et de son autodafé, le frère de Cunégonde, ressuscité lui aussi, qui persiste néanmoins à lui refuser la main de sa sœur, malgré sa laideur de vieillesse et son caractère acariâtre, pour… manque de quartiers dans son lignage. Il s'installe, avec toute sa compagnie – car c’en est une dans le théâtre philosophique de Voltaire – dans une métairie, se fait voler le reste du trésor ramené de l’Eldorado par moutons entiers – pourquoi des moutons ? – et se résout à cultiver son jardin.
Partout, de déconvenue en déconvenue sur ce parcours initiatique, d’un viol à un écartèlement, d’une boucherie à un massacre, de tortures en sévices, c’est la même calamité humaine. La chronique de l’homme sanglant dont la cruauté, la voracité, la cupidité, la convoitise… ne connaissent pas de limites. C’est sans cesse que sa sauvagerie ruine les rares brins de civilisation et malgré cela, rares sont ceux qui se résolvent au suicide : « Je voulus cent fois me tuer », déclare la vieille femme d’ascendance papale qui fut soumise, sa vie durant, à toutes les exactions possibles et imaginables, « mais j’aimais encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos penchants les plus funestes : car y a-t-il rien de plus sot que de vouloir porter continuellement un fardeau qu’on veut toujours porter par terre ; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son être ; enfin de caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le cœur. » Seul l’Eldorado, contrée préservée des conquêtes et de leur cortège de guerres et de pillages par des frontières naturelles infranchissables ne connaît pas ces calamités. Les habitants vivent bicentenaires dans la clémence et la douceur, les pierres précieuses roulent dans les rues, l’or est considéré comme de la vase. On n’a pas plus de tribunaux que de prisons, les lieux embaument le girofle et la cannelle et dans ses hôtelleries, publiques et gratuites, on sert des potages garnis de perroquets, des singes rôtis… « trois cents colibris dans un plat, et six cent oiseaux mouches dans un autre ».
Voltaire raconte tambour battant. C’est un caricaturiste littéraire qui présente le mérite de ne pas s’appesantir sur sa narration. Il valse sur elle, sans céder aux longueurs, plus acerbe et mordant qu’humoriste. Dès le début, les seigneurs westphaliens Thunder-ten-tronckh sont caricaturés au possible. Leur château, avec porte et fenêtres, se révèle une vulgaire masure. La baronne, elle, pèse 354 livres qui donnent du poids à sa dignité. Cunégonde n’est pas moins grasse, conforme en tous points au canon charnel en vigueur en Allemagne. Voltaire, dont je n’ai jamais compris ce que recouvrait son légendaire déisme, n’épargne pas la religion, logeant ses critiques dans ses craquements : « Nos soldats se dé-fendirent comme des soldats du pape : ils se mirent tous à genoux en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution in articulo mortis. » Plus ses résurrections sont grosses et plus il s’amuse à les raconter avec une sournoiserie à ruiner toute vrai-semblance romancière pour mieux dénoncer… l’invraisemblance philosophique. A Lisbonne, Pangloss devait être pendu et brûlé. Or s’il est pendu, plus ou moins selon les règles, il n’est pas brûlé parce qu’il pleuvait et qu’on n’arrivait pas à mettre le feu au bûcher. On cède sa dépouille à un chirurgien qui entreprend de pratiquer « une incision cruciale depuis le nombril jusqu’à la clavicule ». Candide pousse un tel hurlement que le malheureux chirurgien, le prenant pour une incarnation du diable, prend ses jambes à son cou avant de le remettre sur pied.
Vu de loin et de haut, dans une perspective globalisante, hégélienne, les thèses de Pangloss ne seraient pas si aberrantes que cela : « Les malheurs des particuliers font le bien général ; de sorte que plus il y a de malheurs particuliers, et plus tout est bien. » Malgré ses propres déboires, Pangloss ne démord pas de son optimisme : « Je suis philosophe : il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant avoir tort, et l’harmonie préétablie étant d’ailleurs la plus belle chose au monde… » Ces thèses scandalisent tant Voltaire qu’il n’est pas un malheur qu’il ne réserve au disciple de Leibnitz pour tenter de le plier. Il se sent même obligé de lui donner un contradicteur en le personnage de Martin qui incarne le pessimisme. Ce savant hollandais se pose, lui, en manichéen : « Je vous assure qu’en jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu l’a abandonné à quelque être malfaisant. » C’est « un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait point de métier au monde dont on dût être plus dégoûté ». Il a tout lu et tout vomi, tout vu et tout vécu, il n’est étonné par rien, ni par les vices ni par les perversions. Quand Candide lui demande : « Mais à quel but ce monde a-t-il été formé ? », il répond : « Pour nous faire enrager. » Candide n’a d’autre choix, face aux déchaînements humains davantage qu’aux catastrophes naturelles, que de se résoudre à renoncer à l’optimisme de Pangloss et lorsque Cacambo lui demande ce qu’est l’optimisme, il répond à son tour : « C’est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. » Finalement, il en vient à la conclusion que rien ne vaut que de « cultiver son jardin » et de se détourner du cours – politique – du monde.
Croquis : Candide, Paul Klee (1911)

