NOTE DE LECTURE : V. NABOKOV, LOLITA (1955)

1 May 2020 NOTE DE LECTURE : V. NABOKOV, LOLITA (1955)
Posted by Author Ami Bouganim
Le narrateur de « Lolita » – un Européen émigré aux Etats-Unis du nom d’Humbert Humbert (HH) – s’entiche d’une « nymphette » américaine de douze ans qui vient de faire ses classes sexuelles dans une colonie de vacances. HH a 37 ans, avec dans son passé un mariage qui a avorté et je ne sais combien de traitements psychiatriques ou para-psychiatriques. Il se déclare volontiers « nympholepte », « homme attiré sexuellement par des nymphettes ». Dans la première partie du livre, il accomplit avec sa Lolita – de Lilith, figure légendaire de la femme qui détourne la sexualité de la procréation et l’incite à des relations perverses ? – un périple joycien de deux ans, moins badin et plus passionnel, plus énamouré surtout, dans le Midwest américain. Dans la deuxième partie, il s’acquitte d’un nouveau périple de trois ans, en sens inverse, pour retrouver sa Lolita et l’homme avec lequel elle a fui. Il finira par abattre ce dernier et par mourir d’un infarctus amoureux avant l’ouverture de son procès. Ce sont ses mémoires, rédigées en prison, que Nabokov nous propose pour ses qualités littéraires et comme « document clinique » qui « prendra rang parmi les classiques de la psychiatrie ». Lolita elle-même connaît une fin… américaine pour avoir débauché un illustre aristocrate des lettres russes qui n’aurait de véritable passion que pour les papillons et leurs nymphes et pour l’avoir converti, nonobstant une liaison irraisonnée et illicite, aux mœurs littéraires américaines.
 
De l’aveu de Nabokov, la préface de « Lolita » est le morceau le plus réussi de son livre. Sa condamnation du personnage principal trahit comme une perversion chez un critique qui prendrait son plaisir à caresser et à maltraiter son œuvre : « Il est, à n’en pas douter, un personnage abject et horrifiant, un exemple insigne de lèpre morale, dont le ton mi badin mi féroce trahit peut-être une détresse sans fond mais n’est pas fait pour inspirer la sympathie. Ses gambades sont d’une lourdeur laborieuse… C’est un être anormal et, à coup sûr, tout le contraire d’un gentleman. Mais sa plume, tel un archet magique, sait trouver des accents d’une grâce infinie, faite de tendresse et de compassion pour Lolita, et l’on ne peut que subir le charme du récit en abhorrant son auteur. » Le préfacier, travestissement d’auteur, recourt à des considérations classiquement – piteusement – didactiques : « A travers cette poignante expérience personnelle transparaît une leçon universelle ; cette enfant réfractaire, cette mère égoïste et cet obsédé pantelant ne sont pas seulement les personnages hauts en couleur d’un drame exceptionnel : ils vous mettent en garde contre de périlleuses tendances, ils vous montrent du doigt d’horribles déchéances. « Lolita » nous commande de lutter tous au coude à coude – parents, éducateurs, assistantes sociales – et de redoubler d’efforts, avec une mécompréhension élargie et une vigilance inflexible, pour éveiller des générations meilleures dans un monde plus sûr. » Ce passage est tant caricatural, teinté de fiel sardonique, qu’il ne convainc que de sa grande duplicité littéraire à traiter de la pédophilie et, comme en passant, des autres déviances sans se compromettre et sans s’attirer la répréhension morale de… ses papillons. Des velléités pédagogiques chez ce vieux Russe que scandaliseraient les mœurs américaines ? – Peut-être : « Qu’il nous suffise de savoir que je ne pus déceler la plus petite trace de pudeur chez cette ravissante enfant aux formes à peine esquissées, cette fillette que les nouvelles formes d’éducation mixte, les mœurs juvéniles, la louche industrie des camps de vacances, que sais-je encore, avaient totalement, irrémédiablement dépravée. »
 
Le narrateur de « Lolita » s’adresse volontiers au lecteur qu’il tente de séduire sinon de débaucher. Ce procédé serait le plus sûr de la littérature : je ne m’oublie pas, je n’oublie pas le lecteur. Un zeste d’ironie, deux zestes de dérision, de l’intelligence littéraire, et Nabokov se garantit à la fois contre le déballage sentimentaliste russe et contre la vulgarité exhibitionniste américaine : « Par pitié, mon lecteur, quelle que soit votre répugnance pour le héros au cœur tendre de ce livre, pour sa sensibilité morbide et sa circonspection sans égale, ne sautez pas ces pages essentielles ! » La facilité du procédé n’échappe pas à Nabokov qui en saurait si long sur les procédés littéraires qu’il prend, par-ci par-là, leur contre-pied : « Comme l’ont écrit des auteurs plus célèbres que moi : « Que le lecteur s’imagine… » et caetera. En seconde analyse, mieux vaut l’animer un peu, cette imagination ! » Malgré leur côté parodique, certains procédés, destinés à soutenir le suspens, irritent par l’usage cinématographique qu’en fait Nabokov : « Et doucement, en confidence, ses maigres sourcils arqués, fronçant ses lèvres gercées, elle prononça enfin, en une sorte de sifflement muet, un peu ironiquement, avec quelque dédain, non sans tendresse, le nom que le lecteur perspicace a deviné depuis longtemps. » Le lecteur n’a rien deviné, ne sait pas même de quoi il parle, et il s’en sent berné – à moins de se résoudre à relire le bouquin, si toutefois il a fini de flâner avec « Ulysse » de Joyce et si, vingt ans plus tard, il a réussi à terminer « L’Homme sans qualités » de Musil. « Lolita » surpasse ces deux œuvres monumentales, il présente l’insigne mérite-risque de sevrer les plus pervers des lecteurs de la littérature…
 
« Lolita » se lit, pour ne pas surenchérir sur ce qu’on n’a que trop dit sur l’ouvrage, comme un essai littéraire. Nabokov propose dans un article d’y voir « le fruit de mes amours avec la langue anglaise ». Sa plume-anguille, insaisissable, poursuit : « Ma tragédie personnelle, qui ne peut et ne doit intéresser personne, est qu’il m’a fallu troquer mon idiome naturel, mon vocabulaire russe si riche, libre de toute contrainte et si merveilleusement docile, contre un mauvais anglais de remplacement, dépourvu de tous les accessoires – le miroir surprise, le rideau de fond en velours noir, les traditions et associations tacites – que l’illusionniste du terroir, queue-de-pie au vent, manipule avec une aisance magique afin de transcender à son gré l’héritage national. » Le vieux Russe blanc n’entre en transes pour la jeune Lolita américaine que pour découvrir qu’elle n’est qu’une gamine gâtée, avec laquelle il assouvit un lancinant désir de jeunesse, désir juvénile de substitution, calciné par le typhus, qui tourne à l’humiliant désir pour une petite garce américaine. Le cynisme guettant immanquablement les grands migrants des lettres de l’envergure de Nabokov, il précise : « Je me rabattis alors sur la littérature anglaise, ce refuge où tant de poètes ratés achèvent leurs jours… » Même lorsqu’il lui semble posséder totalement la langue, il ne la pénétrerait pas vraiment. Aussi ne cherche-t-il pas tant à la connaître qu’à la violenter pour la soumettre aux troubles désirs d’un Russe : « Je compris tout à coup que j’ignorais tout des pensées de ma fille, et que derrière la pauvreté de ces clichés puérils il y avait peut-être en elle un jardin, et des crépuscules, et la grille d’un palais… » Mais l’émigré reste irrémédiablement dehors : « … je prônais depuis toujours l’hygiène mentale de la non-ingérence. Et à présent, tout en me débattant et plaidant contre ma mémoire, je pense que cette fois-là, comme en cent autres occasions semblables, j’avais obéi à ma règle coutumière et systématique, qui consistait à feindre d’ignorer les sentiments de Lolita afin d’assouvir ma propre ignominie. » Dans ces circonstances, la littérature cède à la parodie – du désir, de l’amour, de l’inceste. Nabokov porte la sienne à l’absurde poétique en faisant déclamer, sous la menace d’un révolver bien sûr, un poème pervers :
« Attendu
Que tu as souillé la quintessence
De mon essentielle
Innocence
Et que tu m’as frustré de ma frustration… »
 
On ne sait si Nabokov se désole de son impuissance littéraire ou sexuelle. Les symptômes, tels qu’ils se présentent chez ou dans « Lolita », sont surtout dans un style qui se cherche tant, lutte contre tant de démons, de l’eschatologie slave à la scatologie américaine, qu’il verse délibérément dans la lourdeur pour assumer l’indécence d’écrire sur ça – précisément ce « ça » qu’on ne saurait choisir. Ce qui est sûr, c’est que Nabokov mérite de figurer dans toutes les anthologies des lourdeurs littéraires : « Ce sont les fonds qui manquent le plus pour paraphraser le poète. » Ses euphémismes sont accablants : « Une paire d’yeux et un pied de chair congestionnée – pour ne citer que le dicible. » Ses métaphores et métonymies débilitantes : « lune de mousson en Inde », « une divorcée notoire ». Nabokov, irrémédiablement critique, est si conscient de sa lourdeur qu’il en leste ses lettres : « Bannissant ce physicisme de mes pensées, j’essuyai mes lèvres avec un mouchoir arachnéen que je tirai de ma manche, puis, un pavé de glace blanc à la place du cœur, une pilule sur la langue, et le poids de la mort [du pistole] dans la poche arrière de mon pantalon, je pénétrai d’un pas souple dans une cabine téléphonique. » La parodie littéraire atteint à l’oraison de la littérature dans des phrases tant galvaudées qu’elles consoleraient les lettres atteintes d’éculage : « Voyez-vous, je l’aimais – je l’aime depuis le premier jour, et l’aimerai jusqu’au dernier, jusqu’à la fin de l’éternité. » Quand la parodie prend un accent critique, nous tombons dans des sornettes du genre : « Mes chimères étaient à la fois proustianisées et procrustianisées. » Nabokov se scandalise tant de la réalité décrite qu’il en atténue littérairement les indécences, les excès… les perversions. Il ne le fait pas pour calmer les craintes du lecteur ou lui seriner une leçon mais par décence petite-bourgeoise assumée : il ne supporterait ni l’indécence ni la vulgarité : « Non, je n’infligerai pas à mes doctes lecteurs le récit détaillé des présomptions de Lolita. »
 
*
 
Nabokov serait un maniaque littéraire davantage que sexuel. Il ne déploie pas tant « une stratégie de maître-chanteur » pour retenir les lecteurs – il serait au-delà de ces basses pratiques d’écrivailleur sans esprit critique – qu’une « stratégie de maître-fredonneur » pour mieux bercer son lecteur. Le critique ne s’accommode pas toujours des contraintes auxquelles l’auteur est astreint. La constance narrative par exemple : « J’ai maintes fois constaté combien nous sommes enclins à investir nos amis de cette stabilité de caractère que les héros de romans acquièrent aux yeux de leurs lecteurs. Si souvent que l’on relise « Le Roi Lear », jamais on ne trouvera le bon roi en ribole, toutes les peines oubliées, levant la cruche d’or dans un festin paillard en compagnie des trois donzelles et de leurs chiens couchants. Jamais on ne verra Emma s’amender, sauvée par les sels sympathiques de la larme flaubertienne qui tombe à point sur le jabot du père de l’auteur. » Mais le critique n’a pas le choix, il doit s’incliner devant l’auteur : « Toute modification dans les destinées que nous avons-nous-mêmes tramées nous semblerait non seulement anormale mais immorale. » L’auteur serait sensuel, le critique pervers, l’auteur critique un maniaque conscient de ses manies : « Peu me chaut que ces verbes soient impropres », déclare-t-il péremptoire pour nous dissuader de chercher dans le dictionnaire le sens de tous les mots bizarres dont il abuse en émigré littéraire porté à étaler sa maîtrise de la langue acquise, « que marlons et ruffiars sont deux mots polis pour soutenus, que priapisme désigne une « érection persistante, apparaissant sans excitation sexuelle » et que gonocoque désigne le microbe de la blennorragie… »
 
Nabokov devine un esthète derrière tout pervers et son récit se lit comme celui des relations inextricables entre esthétisme et perversion. Son personnage principal reste sans consistance charnelle, lettreux jusque dans son désir sensuel : « A tel ou tel détour, je sens que mon personnage élusif et visqueux m’échappe, pour plonger dans des eaux bien trop noires et profondes pour que j’ose les sonder. » Plutôt que de se perdre dans sa passion, il se contente de la courir, avec des velléités de remords et de tendresse, sans se poser vraiment la question de la perversion. Son antipsychologisme est si radical qu’il le dissuade d’en traiter et le précipite dans la bêtise dont les grandes œuvres littéraires réclament des doses non négligeables. Nabokov ne cache pas sa répugnance pour toute psychologie. Ses piques ne sont pas dirigées seulement contre le charlatanisme psychanalytique, elles raillent aussi le behaviorisme : « … ils avaient douze mois durant servi de patients à un éminent ethnologue américain qui étudiait les réactions humaines et raciales de sujets nourris exclusivement de dattes et de bananes, et astreints à vivre à quatre pattes pendant tout le cycle de l’expérience. » La psychanalyse et la psychiatrie le mettent hors de lui, le rendent littéralement… malade : « Le lecteur sera peiné de savoir que je subis, peu après mon retour au monde civilisé, un nouvel accès d’insanité (si toutefois l’on peut appliquer ce terme cruel à une mélancolie sans espoir et à une sensation intolérable d’oppression). Je dois d’avoir recouvré la santé à une trouvaille que je fis dans la clinique fort coûteuse où j’étais soigné. J’y découvris, en effet, l’enchantement captieux et inépuisable que l’on éprouve à mystifier les psychiatres. Le jeu consiste à les mener habilement en bateau, en leur cachant avec soin que l’on connaît toutes les ficelles du métier ; inventer à leur intention des rêves compliqués, de purs classiques du genre […] ; les affriander avec divers souvenirs des ébats paternels et autres « scènes primitives » inventées de toutes pièces ; leur refuser enfin le moindre indice sur les troubles sexuels dont on souffre réellement… » Nabokov tourne la psychanalyse en dérision : « Avant de décalotter le prépuce de mon pistolet, et de savourer l’orgasme de la détente libérée : j’étais toujours le disciple viennois. » On comprend ses craintes : des considérations psychologiques condamneraient la littérature à du charabia para littéraire et méta psychiatrique alors qu’en en faisant abstraction, la perversion se présente comme une bizarrerie, sinon une candeur, digne des lettres : « Quant à moi, j’étais candide comme seul un pervers peut l’être. » Il se rabat sur la rédaction d’un mémoire pour pratiquer les lettres à sa guise, les lettres pour les lettres, volontiers maniériste dans sa narration. Il présente tous les tics – plutôt que trouvailles – qui sévissent dans les cercles des émigrés littéraires américains. Il trempe sa plume dans cette bile édulcorée qui pousse le souci critique dans les retranchements de la causticité antihumaniste, marque des grands lettrés émigrés qui doivent se résigner – faussement – à leur lourde naturalisation américaine alors qu’ils se considèrent – intimement – comme des parvenus qui auraient encore mieux réussi que auteurs américains de souche. Les variations de Nabokov sur le nom de Lolita irritent, de même que son « charabia odieusement appliqué » et ses œillades à son « patient lecteur ».
 
Dans l’alchimie inextricable qui préside à la détermination des dispositions sexuelles chez chacun, les perversions se présentent comme les exacerbations de tendances inscrites dans le casier passionnel de l’individu, l’accentuation de réactions à l’on ne sait quoi. Les acquis de la psychologie dans ce domaine ne seraient pour l’heure qu’au stade d’un babil se compliquant de considérations morales. HH montre, par-ci par-là, des velléités morales, plutôt caricaturales, caractéristiques de l’imbroglio psychique où seraient pris les pervers. Bien qu’il parle des « régions infernales et les régions de cet étrange univers terrifiant et aberrant », Nabokov semble soupçonner des ressources de bonheur inhérentes aux perversions : « La beauté et la bestialité s’y rencontrent en un point, et c’est cette frontière que j’essaie de fixer. » Il ne fixe aucune frontière, il les brouille toutes, il sait pertinemment que le sexe n’a d’autre limites que celles que lui impose la loi et ce qui est considéré comme pédophilie d’un côté du monde est pratique courante de l’autre côté. Il écrit sur « ça » et ce serait le rabaisser comme écrivain – en faire un vulgaire rédacteur de livres – que de voir derrière son « ça » une métaphore ou de lui prêter des considérations morales. Il était pris dans son « ça », il ne pouvait écrire que sur « ça » : « Je me répète catégoriquement, nous [les pervers] ne sommes pas des tueurs. Les poètes ne tuent point. » Résidant, n’en déplaise à Nabokov, dans la sublimation du désir, la sensualité serait une poésie pratique. La passion aussi aurait sa poétique – et on ne manque pas de succomber à l’exécrable et merveilleuse poétique pédophile de Nabokov. Son attrait et son tourment seraient dans ce désir contrarié qu’instruiraient de monstrueuses chimies passionnelles. HH se tourmente de trouver son extase sensuelle dans l’immoralité sexuelle : « … et cette tendresse se crevassait, se changeait en honte et en désolation, et je cajolais l’enfant dans mes bras de marbre, et la berçais – ma Lolita, ma seule étoile ! – et gémissais dans ses cheveux… » On n’en a pas moins cette phrase qui présiderait à toute perversion ou en découlerait : « Je n’aurai pas plus supporté que mon fils ressemble à son père que je ne supporte de voir mon père dans la glace. »
 
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Le sarcasme hérisse le ton de l’homme de lettres qui, pratiquant à la longue la lecture en pervers (lecture critique ?), ne goûterait plus de plaisir au texte ni n’en attendrait de révélation. Il s’exerce à son tour l’écriture pour tenter de combler, sans conviction et sans illusion, les lacunes de tout texte – en auteur averti des carences des lettres : « … la bibliothèque de l’université, parmi de lourdes jeunes filles englouties et paralysées par le raz de marée des connaissances humaines ». Sans se départir de sa nostalgie pour de légères et pures compositions, sans lourdeurs métaphysiques et sans contorsions psychanalytiques, innocentes gamineries. Le génie littéraire ne se contente pas d’une création conventionnelle, il doit s’écarter des sentiers battus et balisés, explorer de nouvelles voies, caresser des désirs anciens-nouveaux qui sortent de l’ordinaire et promettent d’exaucer de troubles ou glauques vœux. Mais les gamines seraient irrémédiablement débauchées et l’auteur reste avec son amertume – « avec mes hardes polluées et mes convulsions misérables » derrière le désir – littéraire – bel et bien assouvi.
 
Nabokov dissuade à l’avance toute critique qui s’aviserait de déchirer son livre. Il s’est tellement déchaîné contre ceux des autres, a tant décrié leurs déficiences, s’est tant acharné contre leurs auteurs qu’il ne daigne pas même caresser ou casser les plumes de ses détracteurs. Ces derniers ne seraient, quoi qu’ils écrivent, que des maniaques des lettres, des envieux qui ne lisent que parce qu’ils ne savent pas écrire, de piètres esthètes qui s’extasient de la première merde littéraire venue, des vicieux qui n’encensent le texte que pour goûter le sacrilège de le profaner, des exorcistes qui débusquent l’auteur de son texte. Toutes sortes de lecteurs râleurs, railleurs, dérailleurs… encore plus pervers que les auteurs qui les enjôlent. Toute interprétation de son « Lolita », classé jusqu’à dernièrement comme l’un des chefs d’œuvre de la littérature universelle, n’engagerait que le crétinisme du lecteur distrait qui s’aventurerait, à ses risques et périls, dans ce livre malsain. Si vous me demandez mon avis, à moi, Vladimir Nabokov, grand admirateur de Tolstoï et illustre détracteur de Freud, je vous dirais que je vous propose le dernier récit en matière de création littéraire, la dernière sexapade pour reprendre une de mes irritantes créations linguistiques. Il n’est pas jusqu’à ma propre lecture qui ne se diluerait dans l’encre couleur de pisse où j’ai dû tremper ma plume pour composer – sans violer les convenances morales et littéraires ! – ce texte sans tête qui réalise l’exploit de parler de queue sans l’exhiber au grand public. Puisse la critique – de Blanchot à Genette en passant par les benêts du structuralisme qui n’ont jamais rien compris à la création littéraire – s’en trouver réduite à l’impuissance et avec elle toute la littérature : « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta. » Quant au plus pervers d’entre vous qui sortirait de ce livre en louchant vers les fillettes à la recherche de nymphettes, je leur souhaite du plaisir et leur promet des poursuites…
 
Surtout par les temps qui courent !