CHRONIQUE DE MOGADOR : LA PLACE MUETTE

10 May 2020 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA PLACE MUETTE
Posted by Author Ami Bouganim

Habib Samrakandi se mobilise pour venir en aide aux conteurs de Jamaâ el-Fna, réduits au chômage par la pandémie pour une période de six mois au moins. Malgré la télévision, les festivals et les livres qui souvent s’écrivent sans savoir raconter, les conteurs de cette légendaire place continuent de rassembler autour d’eux des cercles d’amateurs. Ceux-ci se recrutent parmi les auditeurs invétérés de la ville rouge qui lisent de l’oreille plus que des yeux et parmi les villageois qui viennent des montagnes et des vallées pour faire leurs emplettes et passer la nuit à prendre le pouls musical poétique prophétique politique du Maroc et suivre le concert ballet débat arabe, amazigh, sahraoui, africain. On trouve également les hôtes qui se glissent, bercé par des mélopées immémoriales, dans la subtile fresque marocaine, invités par les regards qui s’enquièrent de leur source et de leur chemin.  

Depuis qu’il s’est risqué sur la place et qu’il a découvert ses conteurs, ses écrivains publics et ses mendiants, Elias Canetti ne l’a plus quittée et continue d’habiter le livre qu’il lui a consacré. Chaque fois qu’il y revenait à la tête de pèlerins qu’ils drainaient par cars entiers pour perpétuer le trait d’union qu’il incarnait entre Jérusalem et Marrakech, Shlomo Elbaz ne cessait de redécouvrir ses acrobates, ses charmeurs de serpents, ses dresseurs de singes. Il s’improvisait aussitôt présentateur de ce chapiteau de plein air qui s’étendait dans sa mémoire recouvrée, et aujourd’hui encore, quinze ans après sa mort, sa belle voix poétique se mêle aux prêcheurs, aux bardes et aux haditheurs. Bien sûr, Juan Goytisolo, né à Barcelone, mort à Marrakech, dont les combats, les errances, les amitiés, les écritures trouvèrent leur retraite dans la tonitruante et carnavalesque « Makbara » de cette place où s’exténuent, de soir en soir, les embrasées et les retombées de l’Histoire et de l’Actualité, des Annales et de la Chronique. Les chaleurs des déserts, les sueurs des porteurs, les bourdonnements des artisans, les tintements des cloches des vendeurs d’eau, en tenue d’apparat, rouge et verte, des lauriers tressés de laines de couleurs autour de la tête, leur outre en bandoulière et leurs verres récurés pour donner un goût d’or ou d’argent à leur eau, libèrent la scène à l’une des représentations les plus retentissantes au monde, conçue et réalisée par l’esprit qui auréole le Maroc. Le soleil se couche sur une transhumance qui, parce qu’elle ne s’interroge pas vraiment sur ses ressorts, entre en transes, déballe ses légendes, croise ses regards. Les confréries rivalisent les unes avec les autres, les castagnettes des Gnawas avec les tambours des Hamadchas. Plus tard dans la soirée, la place se couvre des senteurs mêlées des chairs rôties aux herbes de l’extravagance, du burlesque et de la santé. Goytisolo se repaissait tant de cette place qu’il lui marqua sa gratitude en obtenant pour elle, lui surtout, son classement par l’Unesco au Patrimoine oral et immatériel de l’humanité dans le but de perpétuer les échos des cliquetis militaires, les râles des rebelles suppliciés, les boniments des antiquaires, les roulis muezzins de la Koutoubia, et de conserver les nids sans lesquels les cigognes n’accompliraient plus leur pèlerinage annuel. C’est l’ensemble du Maroc qui exulterait sur cette place et, de loin, j’en suis à me demander si en l’absence de cet exorcisme quotidien, il ne risque pas de se laisser posséder par Corona… 

Goytisolo demandait à Samrakandi : « Tu sais Habib, combien d’années il faut pour former sur le tas un conteur ? » Samrakandi proposa une dizaine d’années. Goytisolo le corrigea : « Trente ans. » Il se trompait, Habib, ce sont des siècles qu’il faut, voire un millénaire. On ne s’improvise pas conteur de Jamaâ el-Fna sans être porté par son histoire et par les alluvions dont elle nourrit le conte et la légende. Les touristes aussi, qui ne comprennent ni l’arabe ni l’amazigh et encore moins la riche gamme de leurs croisements, devinant le mime derrière le conteur, reconstituent son conte à ses gestes, ses grimaces, ses ricanements, ses simulations, ses avertissements, ses invectives et les rires de l’assistance. Samrakandi ne désespère pas, il quête pour ses conteurs, jour après jour, d’un post à l’autre, publiés sur FB :

« Mon cher ami, bon Ramadan... inutile de te dire combien est difficile d'occuper le poste de mendiant... pour tendre ma main au bénéfice de nos amis, amis des Gnawas et des Conteurs... tu connais la suite. 1 € permet d'assurer l'achat de 10 pains, tu as les coordonnées pour l'envoi de ton aide, amitiés, mon cher ... et que ce cercle formé par des artistes de chez nous te protège du mauvais œil. »

J’aurais volontiers proposé une histoire souirie pour soutenir Samrakandi si je ne craignais de porter atteinte à la notoriété des conteurs de Jamaâ el-Fna. Elle serait d’antan, ya hasra dok liyyem zmen, du temps où les hommes ne portaient ni masques ni visières. Du temps où l’on respirait librement, se serrait la main pour se saluer, s’étreignait sans gêne et aussi étrange que cela paraisse s’embrassait sur l’épaule, les joues et même la bouche. Du temps où les femmes ne portaient le haïk qui pour se protéger contre les mauvais tours du vent et le voile que pour ne pas être reconnues. Du temps où l’on mangeait avec ses doigts au même plat en signe de convivialité, partageait le pain, remettait l’aumône dans la main du mendiant pour lui marquer sa solidarité plutôt qu’à distance pour réduire les risques de contagion. Du temps où, en écho aux conteurs de Jamaâ el-Fna, leurs collègues d’Essaouira s’assemblaient sur le parvis de la porte de Marrakech pour donner la réplique océanique aux clameurs de la place qui vibre, rutile, caracole pour donner la parade par excellence du Maroc. Mais l’heure n’est pas au conte, elle est au don qui vous revaudra une bonne aventure et un luxuriant signe astral au henné lorsque, avec le retour d’el-Hna sur la place, vous tendrez à votre tour la main pour qu'on en lise les lignes ou pour la protéger d'un tatouage…

Photo : François Rigal