The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MENDIANT LITTERAIRE
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3 Jun 2020 CHRONIQUE DE MOGADOR : LE MENDIANT LITTERAIRE
Posted by Author Ami Bouganim

Je n’ai malheureusement pas d’histoire en or à vous raconter, je ne vous en demanderai pas moins de m’indemniser pour cette chronique. Ce sera comme vous le souhaiterez, un dirham, cinq, dix ! Selon votre bon cœur et votre générosité. FB est libre, je le sais, les posts sont gratuits. Demander à être rémunéré à l’avance pour un texte qui vous plaira ou non est d’autant plus déplacé que je ne conçois pas qu’on écrive pour gagner sa vie, que je suis pour protéger les auteurs en leur interdisant l’accès à l’antenne et à l’écran et les inciter, parallèlement à leurs écritures, à vaquer aux labours, aux semailles et aux récoltes dans les champs, à se livrer à des recherches dans des laboratoires ou à enseigner dans des écoles. Je suis un grand partisan de l’écriture philanthropique préconisant d’offrir ses mots et de mettre gratuitement ses livres en ligne. Il n’est aucune raison pour que les chefs d’œuvre des lettres universelles, d’Homère à Goethe en passant par Attar, Shakespeare, Flaubert, Tolstoï, Mahfouz, soient gratuits et qu’on réclame autant pour des nouveautés dont la plupart finiront dans les oubliettes du papier journal sur lequel ils se trament. Je suis pour écarter les plumes marchandes pour les plumes inspirées et créer les conditions à une renaissance poétique qui se mesurerait encore le mieux avec cette crise sanitaire qui va se prolonger, je n’en doute pas, en déraillements livresques sous lesquels la poésie risque de crouler et d’émettre ses derniers râles. Ce maudit Corona nous a tant ensorcelés qu’on en est à célébrer je ne sais quelle quinine, à encenser je ne sais quel druide et à se chamailler sur les nuisances du chahut qui assourdit les hommes.
Cela dit, ce sera la première et dernière fois, mon ami par Facebook, que je vous demanderai une petite aumône. Ce sera comme vous le souhaiterez, un dirham, cinq, dix, autant que votre poche vous le permettra. Je sais les temps durs, les touristes rares, les recettes maigres, les denrées précieuses, les vents hargneux, les vagues grincheuses, les arbres tourmentés. Depuis les attentats qui répandaient la clameur de l’insurrection dans les années entre servilité et indépendance, la ville n’a pas connu cette ambiance de casernement. Je sais, mon ami, je sais. Je suis de ceux qui répandent les mots dans le vent duquel nous venons et auquel nous retournons, je les dissémine en vain pour les mêler aux rires et aux pleurs des oiseaux, je les plante pour combler les souvenirs creux dans ma mémoire. C’est ma manière de renouer avec la litanie qui s’est perdue dans le Départ et la Migration. Je ne me résous à vous demander de m’indemniser pour cette lecture que parce que je me sens obligé à l’égard de mes collègues hantant les délicieuses venelles où Qandisha, repentie ou maligne, propose ses envoûtements contre Corona. Je me permettrai pour la circonstance de mobiliser à mes côtés le meilleur des personnages dont la ville a meublé ma nostalgie pour vous convaincre de me faire la charité. Ce serait un dirham, cinq, dix, autant que votre poche vous le permettra.
Si Brahim, Allah y rahmo, est entré dans les annales d’Essaouira comme son Charmeur des Mouettes et des Goélands. Sitôt qu’il poussait ses cris rauques qui participaient du pleur – parce qu’il ne s’était pas remis des représailles contre lui pour sa collaboration avec les Français – et du rire – parce qu’il trouvait dans l’aliénation la plus souveraine des libertés –, ils accouraient des quatre coins du ciel. Avant cela, dans les années 60, pendant près d’une décennie, il avait tourné par les rues, chargé d’une lourde pierre empaquetée dans un sac grillagé et reliée par une solide corde au collier qu’il avait autour du cou. Il promenait son rocher en le tenant à bout de bras et tous les dix mètres, il s’arrêtait pour le propulser en l’air, le voir tomber à ses pieds, le soulever et reprendre ce qu’il considérait comme son repentir. Il ne connaissait pas Sisyphe, nul ne l’imaginait heureux, on attendait qu’il purge la peine qu’il s’était imposée.
Sitôt qu’il en termina avec son rocher, Si Brahim s’improvisa maâlem des oiseaux. Il ne parlait à personne, à l’exception de ses frères et neveux, et il prit du temps aux habitants pour réaliser qu’il réservait sa voix à ses nouveaux compagnons. Il avait compris qu’il devait la soumettre à une longue cure de silence pour lui soutirer les gazouillis qui, mimant ceux des oiseaux, lui permettrait d’acquérir leur langage. C’est tout un traité sur leurs postures et impostures que Si Brahim aurait laissé à la postérité si, dans cette délicieuse récréation, son larynx ne s’était mué en syrinx et qu’il n’avait pas oublié le langage des hommes. Il trouvait que les pinsons, mauves et gris, bredouilleurs et disséminateurs, se perdent en considérations qui ne débouchent sur rien. Les rossignols, poètes et badins, trouvent leur bonheur à chercher la rime inconnue du bonheur. Les merles noirs, interrogateurs, grèvent le silence de leurs doutes. Les rouges gorges se posent en maîtres de résilience. Les mésanges, jaunes noires blanches, réservées et acerbes, se contredisent tant qu’elles s’embrouillent et embrouillent. Les chardonnerets, mauves blancs noirs, préconisent l’élégance dans la pensée autant que dans le gazouillis. Les grives, avec des taches sur les draps qui leur servent de plumages, ne cessent de se désoler d’avoir raison et de s’interroger sur les tours et détours de leur libido. Les pies assènent des citations tronquées auxquelles nul ne comprend rien et qui les accablent davantage qu’elles ne servent leurs arguments. Les paons déploient leur bêtise avec leur roue. Se prenant pour des autruches parmi les oiseaux, les pics verts jacassent à tort et à travers pour mieux assourdir leurs auditeurs. Les linottes mélodieuses déraillent dans tous les sens. Les pinsons, lanceurs d’alertes invétérés, ne s’interrogent que pour mieux se rassurer. Si Brahim ne comprenait pas plus comment il avait acquis tous ces gazouillis, piaillements et braillements que les linguistes ne comprennent à ce jour comment un enfant acquiert ses compétences linguistiques. Il se contentait de remarquer :
« Les oiseaux sont parmi les plus belles preuves de l’existence du paradis. Ils sont de toutes les couleurs, serinent tous les babils et délivrent ses notes à la musique. Ils incarnent la liberté et il n’est pire sacrilège que de les mettre en cage. »
Quand on lui demandait qui était leur prophète, il répondait le plus religieusement du monde :
« La huppe. »
Qui était leur roi :
« Le Simorgh. »
Si Brahim habitait une boutique dans la médina dont il garnissait les ouvrants des fleurs de la saison qu’il cueillait dans les sous-bois et sur les rives de l’oued Ksob. Très tôt, il recueillait les sept premières vagues de l’aube avant de se rendre au port où il collectait tout ce qu’il trouvait comme déchets et comme abats. Puis il se mettait à courir les places sur lesquelles il battait le rappel des mouettes et des goélands auxquels il distribuait les produits de sa collecte tout en les exhortant à assurer la protection de la ville et la surveillance de ses mœurs. Une fois sa distribution terminée, il allait à la cueillette de ses fleurs et à son colloque avec les oiseaux. Il suivait invariablement le même parcours, inspectant les sept arbres qui représentaient autant de stations auxquelles il s’arrêtait pour écouter ses oiseaux et parlementer avec eux. Le premier arbre était un acacia retentissant de l’Appel d’une huppe ; le deuxième un amandier investi par des grives invitant au Désir ; le troisième un pommier où des pies débattaient de la Connaissance ; le quatrième un orme sur les branches duquel des corbeaux étaient perchés avec Détachement ; le cinquième un olivier sur lequel une communauté de moineaux gazouillaient à l’Unisson ; le sixième un saule que boudaient les oiseaux et qui incarnait la Perplexité ; le septième un chêne où il devinait le Simorgh invisible de l’Anéantissement. Si Brahim s’attardait au pied de cet arbre où il s’acquittait de son service religieux avec une telle ferveur qu’il connaissait la « fanâ’ » de Farid Ud-Dîn Attar et accédait à la pamoison.
Un jour, on vit Si Brahim cheminer par les rues et par les sentiers en compagnie d’un jeune homme dont nul ne savait rien, ni s’il était étranger ni s’il était du pays, de Haha ou de Chiadma, sahraoui ou jamaïquain. Les plus avertis prétendaient que c’était un weld el bled, qu’il descendait de l’un des marchands israélites qui avaient quitté la ville pour aller chercher leur exil et leur royaume en Orient et qu’il était revenu dans le pays pour « recouvrer l’encre et la plume ». Ils ne se quittaient plus, ils avaient l’air de s’entendre à merveille. Si Brahim l’hébergeait sous son toit, partageait avec lui son huile d’argan et sa soupe dorée et lui communiquait sa science des oiseaux. Leur amitié aurait duré une éternité si le Charmeur des Mouettes et des Goélands n’était mort, avec nombre de personnages de sa génération et de sa légende, dans une épidémie qui, elle, passa inaperçue. Sa mort priva son disciple de son seul maître en ce monde et le jeune homme s’en affligea tant qu’il ne se remit plus de son deuil et se bouderbalisa. On le voyait traverser la ville au pas de course, pressé par nul ne savait quel démon, porteur de nul ne savait quel message, se rendant nul ne savait où. On ne pouvait le héler, il ne prêtait attention ni aux appels ni aux rumeurs sur son passage ; on ne pouvait lui tendre un morceau de pain ou une pièce, il couvrait le donateur d’invectives. Quand les gamins lui jetaient des pierres, il hâtait le pas, courant vers l’océan, où il lui arrivait de plonger pour prendre le large. Il semblait avoir oublié toute sa science des oiseaux et c’était tout juste si on le surprenait se livrant, aux premières lueurs de l’aube ou aux dernières incandescences du soir, à un étrange ballet sur la plage, entouré d’une cohorte de goélands. On racontait que c’étaient eux qui le nourrissaient et l’alertaient quand les autorités sanitaires procédaient à une tournée de ramassage des Bouderbalas pour les ramener à leur village, les renvoyer à leur pays ou les déposer dans la zaouïa Naciria de Tamegrout au sud de Zagora. Sa mort, disait-on, ne serait pas moins digne que celle de Si Brahim qui proposait des fleurs aux passantes et sillonnait régulièrement les rues en balançant un encensoir pour protéger les seuils contre les relents des eaux stagnantes et les miasmes des démons et des succubes qui s’y désaltéraient.
Quand la pandémie se déclara dans le Royaume, Bouderbala se ressaisit et c’est lui qui s’activa pour inciter les gens à respecter les consignes sanitaires et proposer aux Retraités de créer un centre de quarantaine sur l’île pour empêcher les patients de contaminer leurs proches. Avant de quitter Essaouira pour reprendre ses tribulations, il rédigea un message qu’il chargea un de mes correspondants dans la ville de me transmettre par mail :
« Les mendiants ont besoin de toi. Demande pour eux l’aumône à tes lecteurs. Ils le leur distribueraient directement. Un dirham, cinq, dix, Allah ia’tik mn-as ta’ti. »

