ANGLE DE VUE : BARRY LEVINSON, RAIN MAN (1988)

15 Jun 2020 ANGLE DE VUE : BARRY LEVINSON, RAIN MAN (1988)
Posted by Author Ami Bouganim
Une grande œuvre du cinéma américain du temps où Tom Cruise, beau et athlétique, dans le rôle de Charlie, roulait au volant d’une décapotable le long d’un parc d’éoliennes. C’est un jeune concessionnaire de voitures, plus ou moins honnête, qui se heurte à des problèmes financiers. Sur ce, on lui annonce la mort de son père, duquel il s’était séparé à l’âge de 16 ans, parce qu’il refusait de lui prêter sa Buick et qu’il l’a laissé moisir pendant une ou deux nuits dans un commissariat quand il la lui a empruntée. Charlie enterre son père et attend l’ouverture de son testament. C’est son seul fils, il ne doute qu’il héritera de tout son bien, évalué à 3 millions de dollars. Or il découvre qu’il ne lui a laissé que sa Buick, comme pour réparer son refus de la lui prêter ou pour se venger de sa rupture, de même que ses rosiers, alors que tout le reste est destiné à une pension psychiatrique de Cincinnati dirigé par le Dr. Bruner. Dans sa prime enfance, Charlie invoquait un vague Rain Man qui chantait pour chasser ses peurs et l’aider à se rendormir.
 
S’intéressant de près à l’institution, Charlie se découvre un frère autiste plus âgé – magistralement interprété par Dustin Hoffman. Il l’enlève, réclame sa part dans l’héritage pour le ramener et comme Bruner rejette sa proposition, il décide de le conduire en Californie pour une expertise médicale qui lui permettrait de récupérer la gestion de l’héritage. Or Raymond, qui connaît par cœur tous les accidents d'avion, avec les numéros de vol et le nombre des victimes, refuse obstinément de monter sur l’un d’eux, Charlie se résigne à rallier Los Angeles en voiture et c’est une traversée de l’Amérique, avec ses motels et ses restaurants, ses bourgs et ses banlieues, accompagnée par une musique de juke-box, que retracent les trois jours que dure le périple. A Las Vegas, servi par les pouvoirs de mémorisation phénoménale de Raymond, Charlie rafle les mises et résout ses problèmes financiers. Une belle odyssée cinématographique, avec dans le rôle principal un autiste qui sait tout sur la vie et ne sait rien d’elle, en un Ulysse qui serait comme un poème imprévisible de la procréation…
 
C’est un exercice de communication, émaillée de moments tou-chants et de scènes amusantes, entre un homme « normal » et un « homme anormal » et l’on ne sait toujours lequel est le plus sen-sible, de Charlie acharné à réussir ou de Raymond interné dans son univers. La communication ne cesse de s’enrayer au gré des rites compulsifs de ce dernier, tant lié par un ordre du jour im-muable qu’il excède et harasse son frère. Il a abattu toute une bi-bliothèque et est doué d’un don pour le calcul et la mémorisation hors du commun. Il n’arrête pas de psalmodier son discours inté-rieur, à moins que ce ne soit la bande sonore de son autisme, reprenant en écho les questions et les remarques de son frère. Il en-chaîne sans transition et quand il se sent entravé ou forcé, il se met à hurler ou à se cogner la tête contre le mur. Le film abonde en prouesses cinématographiques comme lorsque les deux frères s’enferment dans une cabine téléphonique ou lorsque Susanna, la compagne de Charlie, initie Raymond à la danse dans un ascenseur. Quand le psychiatre nommé par le tribunal demande à celui-ci ce qu’il veut, rester avec son frère ou retourner à la pension, il ne sait que répondre, il ne sait pas décider. Charlie raccompagne Raymond à la gare où il doit prendre le train pour Cincinnati, lui soutire un sourire, lui promet de lui rendre visite tous les quinze jours, et trente ans plus tard, on se demande s’il continue de s’en acquitter…
 
Le film brosse le portrait d’un autiste, considéré à l’époque comme « un surdoué autiste » ou un « crétin savant », avec ses manies et ses rites, programmé par la télévision au point de ne pouvoir manquer son émission favorite. L’autisme s’impose comme un enraiement de l’humain sur des manies, des clichés, des rites, des routines, des…litanies : « Je suis un excellent conducteur. » Ce serait en autiste que l’homme habite la terre, dans une mesure ou l’autre, imbu de soi ou absent à soi, pénétré de son génie ou de sa vanité… en perte de soi. On serait tous sur le spectre de l’autisme, y compris les chercheurs, qui invoquent la raison pour parler à la raison, y compris les intellectuels, qui se gaussent d’esprit critique, et c’est parce que nous sommes autistes que nous persistons à nous tenir des berceuses. Si ce n’est que certains se situent à une extrémité du spectre, tentant de calquer leurs comportements sur ce que leur environnement leur renvoie comme modèles ou désespérant de s’aligner sur eux. C’est parce que nous ne savons pas ce qu’est l’autisme que l’interprétation de Dustin Hoffman, avec ses stylos dans la poche de sa chemise, sa télévision portative, ses caleçons de je ne sais quelle marque, le cahier sur lequel il reporte les tracas qui ne contrarient pas ses attentes sans le sortir de ses gonds ou les brimades dont il serait victime, restera paradigmatique dans les annales du cinéma.
 
Rain Man que Charlie invoquait dans sa prime enfance a bel et bien existé. C’était Raymond qui le berçait de ses chants pour chasser sa peur et que leurs parents ont dû éloigner de la maison pour le protéger…