DON BHL

13 Sep 2015 DON BHL
Posted by Author Ami Bouganim

Albert Cohen était un auteur méditerranéen succulent. Le père de Mangeclous et l’auteur du Livre de ma mère. En 1968, il publiait Belle du Seigneur, vaste roman comme on n’en voit pas plus d’un par décennie, couronné par le Grand prix de l’Académie française. Cohen est un auteur méditerranéen parce qu’il est né à Corfou, a su immortaliser sa mère, situait l’action de ses Valeureux sur l’île grecque de Céphalonie, hantait le monde en diplomate méditerranéen qui ne s’entendait qu’à rédiger des livres où il donnait libre cours aux conquêtes féminines de son double que serait Solal. On raconte qu’il était si fasciné par Bernard-Henri Lévy qu’il le considérait comme le meilleur candidat au rôle de Solal dans la réalisation cinématographique de Belle du Seigneur. On ne pouvait s’empêcher de tomber sous le charme du nouveau-philosophe. Il était beau, intelligent, élégant, brillant. Il avait du charme, de l’érudition, de l’ambition. Il avait une maîtrise solalienne du regard, plus inquisiteur que méditerranéen, perçant les brouillards de la pensée occidentale pour en dénoncer les pièges totalitaires, saisissant de biais les spadassins que seraient ses interlocuteurs. Il promettait de devenir l’intellectuel du monde, il le serait devenu, n’en déplaise à ses nombreux, trop nombreux, détracteurs. Son Barbarie à visage humain arrachait le masque humaniste sur le hideux visage totalitaire. Son Testament de Dieu plaidait la cause d’un ciel structuré par la Loi contre une terre encombrée de babillards et de policiers. Ses Derniers Jours de Charles Baudelaire trahissait un réel talent de romancier. Le reste, chez lui comme chez les autres, renforce la thèse selon laquelle on ne devrait pas s’attarder auprès des mêmes auteurs sous peine de s’en lasser.

BHL ne s’est pas contenté du rôle auquel le destinait Cohen dans un vulgaire film, il l’aura rempli dans la vie. Il avait tous les atouts pour parader en Solal dans le monde. Il descendait du grand rabbin de Tlemcen. Il avait des accointances casablancaises qui passent pour communiquer la légendaire tchatche de cette ville – un alliage d’allant, de détermination, de talent, de bagout et de sens de l’ostentation – à tous ceux qui succombent à son… sirocco. Il a connu des compagnes nombreuses parmi les plus belles. Il avait et détient toujours le secret de bottes intellectuelles impressionnantes qui désarment ses contradicteurs. Il ne laisse aucune cause géopolitique qu’il ne chevauche en reporter errant. Il est partout où les libertés sont menacées ou en voie d’être instaurées. Devançant ou suivant les armées, en tambour intellectuel, d’un sinistre à l’autre, d’un champ de batailles à l’autre, d’un plateau à l’autre, mouche des coches géopolitiques dont les cochers ne seraient pas insensibles à son boniment. Il se prend tant au sérieux – et il doit l’être pour poser avec autant de munificence intellectuelle – qu’on le prend au sérieux. Il cumule, dans l’air de Casablanca, les rôles d’intellectuel, d’écrivain, de reporter, de scénariste, de… producteur. Patrick Drahi, esprit casablancais, trône sur le marché du câble. Gad Elmaleh, comique casablancais, promet de devenir prince d’un Rocher. BHL, casablancais par imprégnation, est devenu « l’intellectuel du monde ». Quand on réussit comme ces trois, c’est signe qu’on a su imprimer de la tchatche à son génie. On ne doit pas aller chercher loin le succès de BHL. Ni dans le débat autour des « nouveau-philosophes » qui n’ont pas contribué grand-chose à la philosophie ou à la science ni dans ce qu’ont pu dire de lui Sollers, Barthes ou maintenant Onfray. C’est souvent plus prosaïque, domestique et… aléatoire. C’est, pour rendre hommage à mon propre passage par Casablanca, de la tchatche.

BHL est un personnage hors du commun. Le héros du manège intellectuel. Un marionnettiste des médias. Un beau perroquet philosophe. Un touche-à-tout qui dit sur le moment de grandes choses. Mitterrand qui le repéra vite dans ses tentatives répétées de s’entourer de cours d’intellectuels disait de lui : « Il a déjà dans le regard, ce dandy, de la cendre. » On cherche son regard. En vain. Il se serait reconverti dans le show intellectuel. Ses mises, ses postures, ses réparties. Un personnage sorti de Paris-Match qui persiste à nous servir ses légendes-photos sur papier glacé. Ce n’est plus un intellectuel, mais un visionnaire. Le col ouvert, une barbe de plusieurs jours, le cheveu de plus en plus rare et blanc, le regard d’une grave intransigeance. De ces engagés dans l’engagement dont Jankélévitch dénonçait les postures et les impostures. Un jour, on lui consacrera une série télévisée sinon une grande production. Il a connu tant d’amours et de désamours, il a tant posé qu’il s’est imposé comme une icône de la mode intellectuelle, il a tant cité – de mémoire ! – qu’on le citera – de mémoire… J’espère pour lui que ce sera encore dans le rôle de Solal, ne serait-ce que parce qu’il a prénommé son fils Anthonin-Balthazar-Solal, et non dans celui de Don Quichotte qui ne pouvait se réincarner, de nos jours, que dans le caractère d’un intellectuel, débordé par les sciences, et luttant, sous les caméras, contre les moulins géopolitiques.

Mais ce n’est peut-être qu’un personnage méditerranéen. Il a les cheveux dans le vent. Il a, pour reprendre Pivot, « le goût des mots et la gourmandise des phrases ». Il a de l’entregent sinon de la superbe. Une once d’humour n’entamerait en rien à la gravité de ses causes et s’il a la sagesse de le cultiver, il connaîtra peut-être une vieillesse exaucée. Dans tous les cas, plutôt lui que Michel Onfray qui s’est permis – l’inconscient ! – de s’en prendre au commandeur du divan sans rien dévoiler de nouveau que l’inénarrable vanité qui colle désormais à la gente intellectuelle…