The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : ANTOINE DE SAINT-EXUPERY, TERRE DES HOMMES (1939)

C’est un journal de bord sous la plume d’un poète des étoiles passionné de la cascade aérienne que représentait l’aviation à ses débuts : « La nuit venue, délivré, je lirai mon chemin dans les astres. » Une poétique du vol dans les lambeaux de la nuit, les colonnes des orages, les tempêtes des vents et la hantise des neiges. Ce n’était pas encore un métier, mais une passion, d’autant plus prenante qu’elle était chevaleresque. Une époque grandiose où l’on prospectait le monde d’en haut et se chargeait de porter ce courrier qui légendait, quoi qu’il disait, un monde à venir. On n’était ni modeste ni fier, on s’inscrivait en toute honnêteté entre les nuages, avec le sentiment de défricher des régions vierges qui n’avaient pas connu « conscience d’homme », entre la voûte des étoiles et les plateaux de pierres et les déserts de sable que seule la lune avait dévisagés pendant des millions d’années. Saint-Exupéry n’était pas que dans les livres, il était aussi dans les airs, pionnier de l’Aéropostale et c’est à un ballet littéraire avec la mort qu’il se livre dans l’espace intersidéral.
Les pilotes formaient un compagnonnage que cimentait le risque. Leur mode de vie tranchait avec celui que réservait une vie bourgeoise : « En travaillant pour les seuls biens matériels, nous bâtissons nous-mêmes notre prison. Nous nous enfermons solitaires, avec notre monnaie de cendre qui ne procure rien qui vaille de vivre. » C’étaient des toréadors ou des joueurs se chargeant de la mission de bâtir le monde qui venait dans les cieux. Leur carrière s’émaillait d’exploits auxquels ils succombaient. La mort, que le vol brossait, n’était rien moins que glorieuse. Sitôt qu’ils manquaient une escale, ils sortaient des listes des pilotes, n’étaient plus chargés du courrier, ni pour Casablanca ni pour Dakar, ni pour Buenos Aires ni pour Santiago. Chaque vol était comme un baroud d’honneur auquel ils ne survivaient que par et dans un miracle, à l’instar de Guillaumet qui triompha des neiges des Andes et auquel Saint-Exupéry dédie son livre : « Jamais en avion je ne me suis senti accroché d’aussi près à mon moteur que je ne me suis senti, pendant ces quelques minutes-là, suspendu à mon cœur. » Une nouvelle camaraderie prenait corps dans la prospection des étoiles. Sans se départir pour autant de la terre, comme si de haut, seul dans sa carlingue, elle était encore plus merveilleuse et réclamait plus de soins pour se conserver. Sans dieu, sans diable. Dans le vol que durerait l’existence. L’humanisme terrien de Saint-Exupéry est d’autant plus grandiloquent qu’il se livre à une apologie de l’amitié se cristallisant autour d’une vocation, une tâche, un but communs : « Il n’est de camarades que s’ils s’unissent dans la même cordée vers le même sommet en quoi ils se retrouvent. »
Saint-Exupéry célèbre la machine qui a fait en 100 ans plus de progrès qu’en 200,000 ans. Il a des mots prémonitoires pour son époque : « Tout a changé si vite autour de nous : rapports humains, conditions de travail, coutumes. Notre psychologie elle-même a été bousculée dans ses bases les plus intimes. […] Pour saisir le monde aujourd’hui, nous usons d’un langage qui fut établi pour le monde d’hier […]. Chaque progrès nous a chassés un peu plus loin hors d’habitudes que nous avons acquises, et nous sommes véritablement des émigrants qui n’ont pas fondé encore leur patrie. » Il parle de coloniser le nouvel univers, de le bâtir et de l’habiter. Son texte se propose en manifeste sur la terre nouvelle, dans toute sa richesse, dans tous ses recoins, dans toute l’envergure que lui assurent les nouveaux pouvoirs techniques. Une terre errante, avec ses mers et ses volcans, ses chaînes de montagne et ses déserts. L’homme, restitué à une échelle cosmique, n’est plus qu’une silhouette qui trouverait sa noblesse dans la responsabilité qu’il assumerait pour la terre qui, de haut, se révélerait dans toute sa précarité.
La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à la survie de Saint-Exupéry dans le désert de Lybie où il s’est écrasé avec son co-équipier. Il expérimente le désert, ses misères et ses mirages – dans son mortel mystère : « J’ai voulu réveiller ce Bédouin qui dormait et il s’était changé en tronc noir. » Enterré dans le sable pour se protéger contre le froid de la nuit, attendant la mort, il délirerait son écriture qui se révélerait dans un rare talent à restituer les mirages. Sur le point de mourir de soif, les deux hommes sont sauvés par un bédouin providentiel qui inspirera ces célèbres mots de Saint-Exupéry : « Quand à toi qui nous sauves, Bédouin de Libye, tu t'effaceras cependant à jamais de ma mémoire. Je ne me souviendrai jamais de ton visage. Tu es l'Homme et tu m'apparais avec le visage de tous les hommes à la fois. Tu ne nous as jamais dévisagés et déjà tu nous as reconnus. Tu es le frère bien-aimé. Et, à mon tour, je te reconnaîtrai dans tous les hommes. »
Une troisième partie, plus courte que les précédentes, traite de la guerre d’Espagne et s’interrogeant sur l’élan qui portait les Républicains à la guerre, Saint-Exupéry a cette belle image : « Quand passent les canards sauvages à l’époque des migrations, ils provoquent de curieuses marées sur les territoires qu’ils dominent. Les canards domestiques, comme attirés par le grand vol triangulaire, amorcent un bond inhabile. L’appel sauvage a réveillé en eux je ne sais quel vestige sauvage. Et voilà les canards de la ferme changés pour une minute en oiseaux migrateurs. » De même avec les gazelles domestiquées à leur naissance qui, un jour, n’aspirent qu’à quitter leur enclos, en quête de « l’étendue qui les accomplira » : « Elles veulent devenir gazelles et danser leur danse. […] Qu’importe le lion si la vérité des gazelles est d’être ouverte d’un coup de griffe dans le soleil ! » L’ouvrage se termine par un manifeste humaniste terrien qui, sans occulter les divergences entre les hommes, préconise la coopération dans un aménagement de la terre qui garantirait l’épanouissement de l’homme. Chacun détient sa vérité, chacun la cultive et l’on ne s’entendrait qu’à faire des divergences des leviers pour mieux vivre ensemble : « La logique démontre tout. Il a raison celui-là même qui rejette les malheurs du monde sur les bossus. Si nous déclarons la guerre aux bossus, nous apprenons vite à nous exalter. Nous vengerons les crimes des bossus. Et certes les bossus aussi commettent des crimes. » Les hommes sont tous embarqués sur le même bateau : « … et s’il est bon que les civilisations s’opposent pour favoriser des synthèses nouvelles, il est monstrueux qu’elles s’entredévorent. »
Saint-Exupéry procède par petites touches extraites des notes prises aux escales et c’est un texte plus ou moins aérien que nous survolons. Sans vraiment nous perdre dans les brouillards ou être secoués par les tempêtes. Le style est si solennel et pathétique que la lecture aussi marque des escales – on ne lit pas un recueil de poèmes d’un seul trait. Comme tout pionnier, il se pose en privilégié. Surtout de la découverte du désert : « Les palmeraies interdites, ou la poudre vierge des coquillages, nous ont livré leur part la plus précieuse : elles n’offraient qu’une heure de ferveur, et c’est nous qui l’avons vécue. » Il l’aura été également dans cette écriture des airs. Peut-être le seul, sans conteste le plus doué. Il réitère son engagement-passion en déclarant qu’il referait le tout si c’était à refaire…
Ca ronronne dans les nuages et la nuit et l’on se demande comment Saint-Exupéry ne s’endormait pas à son tableau de bord. C’était peut-être parce qu’il couvait son texte. Mais alors c’est le lecteur qui rencontre du mal à soutenir la lecture de certaines longueurs qui chassent les charmes de cette écriture avec de somptueuses phrases dignes du Petit Prince : « Nous marchons en raclant la terre de nos pieds, pour inscrire un fil conducteur afin de revenir plus tard » ou encore : « la nostalgie, c’est le désir d’on ne sait quoi… »

