LE CHANT DU LIVRE : LE FAUTEUIL HANTE

11 Aug 2020 LE CHANT DU LIVRE : LE FAUTEUIL HANTE
Posted by Author Ami Bouganim

Ce n’est pas une recension, je n’en écris pas sur les mauvais livres. Même si leurs auteurs sont morts depuis longtemps, que leur œuvre est tombée dans le domaine public et ne rapporte plus rien aux héritiers qui ne se souviendraient plus qu’ils comptent un littérateur parmi leurs ancêtres. Ce livre ne mérite pas du reste d’être lu (la bibliothèque universelle est chargée de tant de bons titres et leur lecture réclamerait tant de siècles de lecture !), il n’en présente pas moins un certain intérêt – en l’occurrence celui, insigne, de servir mon très homérique et non moins dérisoire « chant du livre ». C’est « Le Fauteuil hanté » de Gaston Leroux, un auteur à succès du début du XXe siècle, traduit en plusieurs langues, dramaturge, pionnier du cinéroman. Paru en 1909, l’ouvrage ne dit peut-être rien à personne, à l’exception des admirateurs de Claude Chabrol qui l’a adapté pour la télévision en 2010. Je n’ai pas vu le film, je ne sais pas comment Chabrol raccorde les discordances dans le texte, quel sort il réserve aux principaux personnages et surtout comment il boucle un récit qui laisse son dénouement au bon plaisir du lecteur.

Cela dit, malgré la notoriété de Chabrol et l’estime – toute provisoire – que je peux avoir pour ces chroniques qui ne présentent d’autre mérite que de ne pas en avoir, l’importance de ce livre est dans les remous que sa parution suscita au sein de l’Académie française. C’est dire que cette recension risque de m’aliéner encore plus cette prestigieuse institution qui ne se remarque pas par son sens de l’humour. Ses membres ont beau répéter, à l’occasion de la sortie de leurs nombreux ouvrages, que c’est un lieu où l’on s’amuse, permettez-moi d’en douter. On ne manie pas son épée, on le laisse dans son fourreau pour ne pas la casser, on ne transige pas avec le protocole, on se garde – entre gens d’esprit rassemblés dans une même enceinte de velours, de lauriers et d’ors – de ragoter. Même à l’extérieur, surtout là, on ne rit pas de l’illustre cénacle sans se ridiculiser et sans… s’en interdire l’accès. L’Académie française s’est entourée de tant de boniments littéraires – quatre cents ans ! – qu’elle dissuade l’indigne crime de goût de railler l’un des « plus hauts-lieux de l’esprit au monde ». Les plumes n’ont peut-être pas manqué pour décliner, qui avec politesse, qui avec impertinence, l’insigne vanité d’être déclaré immortel, leurs porteurs ont vite été biffés des annales de l’immortalité que l’Académie conserve précieusement sur ses quarante fauteuils.

La lecture de ce mauvais livre, autant le reconnaître, me pèse sur la conscience. Je ne sais comment j’ai pu commettre le sacrilège de l’ouvrir et de le lire. Pressé par le remords, je l’ai abattu en une demi-journée. D’une mort à l’autre, d’un soupçon à l’autre, d’un rebondissement à l’autre. Ce n’est pas vraiment un roman noir – c’est plus mortel ; ce n’est pas vraiment un livre satirique – c’est plus comique ; ce n’est pas vraiment un pamphlet anti intellectuel – c’est plus divertissant. Même si la corvée a été de courte durée, je m’en veux de m’être compromis dans une littérature aussi cheap. Cette lecture n’était pas digne de moi – encore moins de ma mère qui vénérait (voir le post précédent) la vénérable institution. Ah ! je m’en veux de m’être laissé entraîner sans opposer de résistance. Car je suis, moi aussi, de ces valeureux lecteurs qui traînent avec Proust, se perdent avec Joyce et béent d’ennui avec Musil. Je me repens tant de ma pleutrerie que j’en suis à considérer l’ouvrage comme le plus mauvais jamais conçu contre l’Institut.

Ce n’est qu’un roman de boulevard où l’on ne s’ennuie ni ne traîne, débité par un auteur desservi par son succès populaire. Un vulgaire polar, mené de main de maître, sans longueurs, sans digressions – sans toutes ces sublimes qualités qui font de « Guerre et Paix », de « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » ou de « Joseph et ses frères » des chefs d’œuvre de la littérature universelle. Le ton constitue à lui seul une atteinte à l’Immortalité des Académiciens, trop rompus aux manivelles de l’ennui pour daigner accorder un quelconque intérêt à l’ouvrage d’un auteur-écrivain-écrivant-sacripant. Des rebondissements jusqu’à la dernière page, ce n’est pas de leur niveau. Ils sont plus cultivés, sophistiqués et poétiques, ils ne soutiennent pas, eux, l’intérêt du lecteur avec de vulgaires procédés de boulevard. Même dans le genre, on pouvait faire mieux ! Une honnête femme qui se serait travestie en homme pour se faire élire à une Académie qui n’accueillait alors que des hommes armés et où, pour reprendre un illustre Immortel, « une tribu de vieux mâles » campaient « au bord de la Seine depuis quelques siècles ». Dans sa pudibonderie, Leroux n’a pas même songé à introduire une lorette dans son récit pour en relever la lecture d’insinuations pornographiques…

C’est l’histoire du fauteuil de Mgr d’Abbeville auquel on n’est pas plutôt élu qu’on meurt de son élection. D’abord Johann Mortimar, le poète des « Parfums tragiques », suivi de Maxime d’Aulnay, capitaine de vaisseau, auteur de « Voyages autour de ma cabine », suivi enfin d’un musicologue émérite. Les soupçons se portent sur un certain Eliphas de Saint-Elme de Taillebourg de la Nox, alias Borigo, Jean Borigo de Coreï, marchand d’huile d’olive, auteur de « Chirurgie de l’Ame », auquel, suprême affront, on avait préféré Mortimar. C’est un maître de kabbale, entendue comme la science de Toth, qui passe pour présider, revêtu d’une robe phosphorescente, des scènes pneumatiques dans les salons parisiens et pour détenir le secret de Toth dont le texte dit : «Tu mourras si je veux par le nez, par les yeux, la bouche et les oreilles, car je suis le maître de l’air, de la lumière et du son. » Cela vous laisse deviner la nature des décès des trois récipiendaires et si vous n’avez rien deviné, je vous recommande de vous procurer le livre à l’Académie qui l’aurait réédité et mis en vente pour renflouer ses caisses et me prouver qu’elle a, malgré mes viles allusions, le sens de l’humour. Bouleversé par l’hécatombe, désespérant de trouver un candidat qui consente à donner son âme pour succéder à Abbeville, le Secrétaire perpétuel de l’époque – je veux dire du livre –, Hippolyte Patard, craint pour sa chère Académie. Les candidats ne se pressent plus, ils attendent que le fauteuil hanté soit pourvu pour se présenter aux fauteuils qui continuaient de se vider : « Oui, même pour les autres fauteuils – car il y eut sur ces entrefaites deux ou trois fauteuils à distribuer –, les candidats se firent tirer l’oreille. Dame ! On ne se privait point de les railler un peu de se présenter à un autre fauteuil que celui de Mgr d’Abbeville. » Or on ne pouvait pourvoir tous ces sièges sans attribuer celui d’Abbeville et Patard en était à craindre « le moment où le recrutement de l’Immortalité deviendrait quasi impossible ».

Patard trouve enfin un candidat qui consent à présenter sa candidature. Ce n’est qu’un antiquaire du nom de Gaspar Lalouette, tant passionné par le manège de l’Académie qu’il ne manque pas les sessions ouvertes au public. Il présente toutes les qualités requises, dont une charmante épouse qui comble toutes ses lacunes et qui rêve de le voir en tenue d’Académicien (on raconte qu’Anatole France recevait ses filles en tenue d’Académicien et qu’il leur demandait de commencer par l’en dévêtir – mais ce n’est bien sûr qu’un ragot…). De plus, il a publié deux ou trois catalogues et l’on savait avant Patard comme l’on sait après lui qu’il n’est nul besoin de publier plus d’ouvrages, de sa main ou de celle d’un autre, pour mériter un siège sous la coupole. Seulement le candidat ne sait pas lire et comme il est honnête, il s’en ouvre au Secrétaire perpétuel. Ce dernier se remet vite de cette révélation, il ne peut se permettre de laisser vacant le mortel fauteuil, ce serait la fin de l’Académie. Il ne s’en était pas douté, personne ne le découvrirait. Quand Lalouette propose de retirer sa candidature, « le secrétaire perpétuel répliqua qu’il était trop tard pour revenir en arrière et que lorsqu’on était Immortel, c’était jusqu’à la mort ». Il se permet même – si je me souviens bien – de l’admonester : « M. Patard tentait ainsi de faire comprendre à M. Lalouette que, depuis qu’il était Académicien, il avait des devoirs qui n’incombaient point au reste des hommes, et qu’il était responsable, pour sa part, telle la vestale antique, de l’éclat de cette flamme immortelle qui brûle sur l’autel de l’Institut. »

Vous voulez sûrement connaître le dénouement du récit de Leroux. Personnellement, les recensions ne m’encouragent jamais à livre les ouvrages qu’elles couvrent. Elles sont si élogieuses que la réclame dégouline de chaque phrase et le boniment crève le papier journal. Depuis que la critique publicitaire a remplacé la critique littéraire, par trop savante, on n’aurait jamais débité autant de chefs d’œuvre. Vous avez vécu jusque-là sans Leroux, vous vivrez tout autant sans le lire (il n’était même pas de l’Académie !). Je dirai seulement, pour prime de votre lecture de ce post, que Leroux a un personnage académicien particulièrement attachant et fantasque du nom de Loustalot, « vieil égyptologue qui avait écrit des pyramides de volumes sur la première pyramide », dont il dit : « Le grand Loustalot se barbouillait tranquillement le nez d’une encre noire qu’il était allé, du bout du doigt, puiser dans son encrier, croyant plonger dans sa tabatière. »

Si le stock des livres de l’Académie est épuisé, vous le trouverez facilement sur internet. Je demanderai d’ailleurs à quelque « lecteur bénévole » (Baudelaire ?) de le mettre sur cette page. Je ne peux m’en acquitter moi-même sous peine d’être poursuivi par l’Académie pour concurrence déloyale et avec son patrimoine, ce sont les meilleurs avocats spécialisés dans les droits sur l’immortalité qu’elle risque de lancer à mes trousses…