DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : LES LIMITES DE LA PSYCHOLOGIE

24 Aug 2020 DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : LES LIMITES DE LA PSYCHOLOGIE
Posted by Author Ami Bouganim

Wittgenstein postule un dualisme radical entre l’esprit (le cerveau) et la matière (le corps). Les recherches sur le cerveau ne restitueront pas les processus de la pensée ni même ceux de la parole. On ne trouverait pas plus de corrélation entre les phénomènes physiologiques et l’activité cervicale qu’entre une plante et la graine qui lui a donné naissance, tant l’activité cervicale et l’activité germinale ont connu de « métamorphoses » pour donner la pensée ou la plante : "The case would be like the following – certain kinds of plants multiply by seed, so that a seed always produces a plant of the same kind as that from which it was produced – but nothing in the seed corresponds to the plant which comes from it; so that it is impossible to infer the properties or structure of the plant from those of the seed that it comes out of – this can only be done from the history of the seed. So an organism might come into being even out of something quite amorphous, as it were causelessly; and there is no reason why this should not really hold for our thoughts, and hence for our talking and writing" (Wittgenstein, L., “Remarks on the Philosophy of Psychology”, 903). Dans son positivisme, ne se risquant pas à considérer les entités mentales, de quelque sorte que ce soit, Wittgenstein récuse le parallélisme psycho-physique qui ne serait qu'un préjugé provenant de nos réserves sur la notion d'âme : "When one admits a causality between psychological phenomena, which is not mediated physiologically, one fancies that in doing so one is making an admission to the existence of a soul alongside the body, a ghostly mental nature" (906). Wittgenstein reconnaît bousculer les idées les mieux reçues tant parmi les psychologues que les philosophes, en quête des mécanismes de la pensée pour ne pas dire de l’âme, il n’en persiste pas et signe : "If this upsets our concepts of causality then it is high time they were upset" (ß 905).

Le dualisme psycho-physique, inhérent à l’idéalisme, est lourd de conséquences. Sur la connaissance qui persiste à le présumer, sur les sciences sociales qu’il court, sur la médecine occidentale qui se garde de s’encombrer de considérations psychosomatiques, sur la psychologie qui se heurte à la privatisation des sentiments et en particulier sur la psychanalyse qui piste les incidences (sublimations, inhibitions, impuissances…) des entraves et lésions somatiques sur la psyché. Il génère nombre de troubles philosophiques dans le sillage du drame épistémologique, lancinant et dérisoire, que serait la distinction entre données mentales, subjectives et privées, et les signes et représentations publics et objectifs, en l’occurrence physiologiques et/ou linguistiques (distinction entre langage intérieur et langage extérieur, entre pensée et communication). Wittgenstein s’attache en particulier aux sensations, que ce soit les simples ou les complexes, qui trament/tissent les sentiments, les souvenirs et les vécus qu'ils nourrissent ou dont ils se nourrissent. Il récuse l'introspection pour son subjectivisme et son relativisme ce qui n’est pas sans menacer ruine sur la psychologie. On ne peut s’en remettre à l’introspection ni pour reconstituer les processus qui interviennent dans les émotions et les cognitions ni pour proposer ou procéder à des traitements thérapeutiques – d’où la virulente attaque de Wittgenstein contre la psychanalyse qu’il ne trouve rien moins que graveleuse. Il limite ses considérations sur les sensations à des variations destinées à procéder à un relevé des usages/emplois linguistiques qui leur sont liés et à tenter d’en dégager – à moins que ce ne soit à l’anthropologue de le faire ? – les formes de vie que leur relevé exhibe/trahit/autorise. Ses remarques présument du moule linguistique de l'esprit, que la réalité se coule dans le langage ou que celui-ci fournisse son (un ?) calque dans la pensée, étant entendu que pour le second Wittgenstein le langage se décline en jeux de langage, instruits/modélisés par une forme de vie/activité. Le langage serait le premier et dernier instructeur de l'homme, taillant les dispositions et les tournures mêmes de son esprit, le premier sinon le seul indicateur pour le philosophe linguistique qui piste le sens des mots et des phénomènes qu’ils désignent dans l’usage/emploi linguistique qui en est fait. Wittgenstein examine, pour être plus précis, l’emploi des mots liés aux sensations pour mieux cerner leur champ linguistique et en tirer ce « l’on peut en dire ». Ainsi constate-t-il que certains verbes légitimes au présent ne tolèrent pas de passé, à l'instar du verbe croire dans des prédictions comme : "I believe he's coming" ; d’autres verbes ne tolèrent pas leur contraire, à l'instar du verbe croire appliqué aux intentions ; d’autres encore ne se conjuguent pas de la même manière à la troisième qu'à la première personne, à l'instar du verbe savoir appliqué aux sensations comme dans le cas : "I appear to be in a frighful pain" ou "I know I am in pain"... C’est peut-être peu, ce n’en est pas moins tout ce que le philosophe logico-linguistique, chargé de faire le ménage dans le langage pour se prévenir contre toutes sortes de dérives – psycho-philosophiques – qui seraient somme toute hasardeuses et aléatoires sinon insensées, est logiquement autorisé à faire.

On ne sait que retenir de ces considérations, d'autant qu'elles évitent de parvenir à des conclusions. Peut-être des incitations qui donnent à penser du genre : "Understanding is like knowing how to go on, and so it is an ability: but 'I understand', like 'I can go on', is an utterance, a signal" (875). De quelque côté qu’on l’aborde, sous quelque angle qu’on le considère, Wittgenstein soulignerait l’incontournable behaviorisme qui guette l’observation psychologique. On ne saurait vraiment que ce qu’on voit (behaviorisme comportemental ?) ou entend et écrit (behaviorisme linguistique ?) et n’avancerait que ce qu’on en interprète. Voire la connaissance de l’autre reste le meilleur indice de la connaissance de soi : "Do not ask yourself "How does it work with me?" – Ask what do I know about someone else?"" (Wittgenstein, L. « Philosophical Investigations », p. 206).