ISRAEL-SUR-MER

21 Sep 2015 ISRAEL-SUR-MER
Posted by Author Ami Bouganim

Israël ne sait pas où il se trouve et il est trop pris par ses besoins sécuritaires et ses clivages intercommunautaires pour se situer  sur un atlas symbolique. Les uns le veulent en Occident, les autres en Orient. Pourtant, il n’est ni ici ni là ; pourtant, on ne veut de lui ni ici ni là. Il ne sert à rien d’aller passer ses années sabbatiques à Harvard ou à Cambridge si l’on n’en ramène que des modes de penser, de s’accoutrer et de palabrer qui ne résistent pas au hamsine. Il ne sert à rien de se situer en Orient si celui-ci ne contribue qu’à exciter les braillements et exclure ceux qui ne se reconnaîtraient ni en ses vertus ni en ses vices. La société israélienne est divisée en trop de secteurs pour la situer ailleurs que là où elle se trouve.

La plupart des Israéliens ne sont pas encore méditerranéens. Ils viennent d’ailleurs. Sinon eux alors leurs parents. Je ne parle pas seulement des Polonais et des Allemands, des Russes et des Yéménites. Les premières générations d’immigrants venaient, pour être plus précis, de nulle part. D’un ghetto ; d’un mellah ; d’un shtetl. Ils ne connaissaient pas la mer et celle-là encore moins qu’une autre. Ils rêvaient d’un lac Léman, ils ont reçu la Méditerranée et ils ne sauraient à ce jour comment s’en accommoder. Dans un premier temps, ils se sont détournés d’elle et lui ont tourné le dos. Ils ont longuement balancé entre le miraculeux lac de Tibériade et la morbide mer Morte. Le premier ouvrait une percée vers le ciel et vers ses mirages ou ses merveilles ; la seconde dégageait des relents de phosphate.

La dérive géopolitique d’Israël risque de se communiquer aux jeunes générations qui trouveraient de meilleurs ghettos à Brooklyn et Vancouver, de meilleurs laboratoires à Harvard et Sydney, de meilleurs incubateurs dans la Silicon Valley et à Hong-Kong, de meilleurs ateliers à Berlin et Londres. En s’insérant dans l’aire euro-méditerranéenne, Israël s’arracherait à sa ghettoïsation étatique. La Méditerranée mise volontiers sur la beauté, sur les sens et sur la lumière que l’on trouve en abondance sur ce tronçon de côte. C’est dire le saut vertigineux qu’elle tente d’imprimer aux immigrants venus des ghettos d’Europe centrale et orientale, de Bucarest et de Varsovie, de Buenos Aires et de Cleveland, de Berlin et de Londres, de l’Atlas et des Aurès. De la pénombre du ghetto à la lumière crue des villes côtières, c’est toute une odyssée poético-messianique. Sans cela, Israël continuerait d’errer dans un non-lieu géopolitique et cette errance ne serait pas sans accroître sa précarité. Il n’a d’autre choix que d’être à la croisée des migrations, des architectures, des cultures et des musiques.

Ces dernières années, nous assistons à une certaine réconciliation avec la Méditerranée. On entoure la mer de promenades. C’est nouveau ; c’est prometteur. Sur la bande côtière se déploie un micro-Etat qui serait comme une enclave méditerranéenne dans ce grand ghetto que serait Israël. Edgar Morin accusait les Israéliens de ghettoïser les Palestiniens, il aurait mieux fait de leur reprocher de perpétuer un ghetto armé et blindé – auto-ghettoïsation ne provenant pas peu de leur ghettoïsation par leurs voisins. Le pourtour méditerranéen perd à se hérisser de barbelés.