The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE PLATON : LA CITE MODELE

La justice platonicienne, politique et religieuse autant qu’éthique, réclame de chacun de se livrer à la tâche qui correspond le mieux à ses dispositions naturelles, de s’acquitter de « la besogne qui est la sienne » et de se garder – péché politique suprême – d’être « un touche-à-tout » (« La République » IV, 433d). Du roi, elle réclame de se donner un bon législateur à défaut de l’être soi-même et Platon n’envisage pas meilleur législateur que le philosophe. Un peu du prophète se glissait dans le rôle que Socrate – Platon dans sa phase éthique ? – impartit au philosophe, « attaché par le Dieu au flanc de la cité, comme au flanc d’un cheval puissant et de bonne race, mais auquel sa puissance même donne trop de lourdeur et qui a besoin d’être réveillé par une manière de taon » (« Apologie de Socrate » 30 e). Dans « La République » Platon propose résolument que « les philosophes deviennent rois dans les Etats » pour garantir que les gouvernants allient la sagesse philosophique au pouvoir politique. Seul le roi-philosophe maîtriserait la science du rapport entre la justice morale et la justice politique – assurerait leur convergence. Son trait dominant : un naturel philosophe : « une bonne mémoire, facilité à apprendre, noblesse morale, grâce, liaison d’amitié comme de parenté avec la vérité, avec la justice, avec le courage, avec la sagesse pratique » (« La République » VI, 487a). La sagesse tempérerait en lui ce qu’il y a « d’inflammatoire dans l’autorité » politique. La philosophie est élevée au rang d’un art de se gouverner et de gouverner les autres – une science de la gouvernance ? Dans l’attente de l’accession du philosophe-roi au pouvoir, Platon se contenterait ( ?) d’un tyran sage et modéré, « brave et magnanime », de « bonne mémoire avec de la facilité à apprendre » (« Les Lois » IV, 709e), qui consentirait à s’attacher – comme conseiller ? comme intellectuel ? – un philosophe.
L’Etat idéal vise l’instauration et la conservation d’une unité quasi organique entre les citoyens : « Ce qu’éprouve un seul des citoyens, quoi que ce soit, en bien ou en mal, un Etat de cette sorte sera tout ce qu’il y a de plus disposé à dire que c’est lui-même qui éprouve cela » (« La République » V, 462d). Les membres dirigeants se trouvent dans un tel réseau de liens familiaux qu’ils s’écrieraient : ««Mien est ce bonheur ! » ou « Mien est ce malheur ! » » («La République » V, 463e). Les Gardiens sont exclus du jeu politique et économique puisqu’ils pratiquent la communauté des femmes et des enfants et qu’il leur est interdit d’avoir des biens personnels. Sans plus de dissentiments entre eux, les risques de dissension seraient nuls et leur dévouement à la cause de l’Etat et leur attachement à sa conservation mieux garantis. L’Etat idéal préconise encore la communautarisation des malheurs et des bonheurs, des deuils et des célébrations, pour préserver l’unité de la cité de la discorde qui provient des divergences d’intérêt entre les citoyens et les classes.
Les Divinités trônent partout dans l’Etat platonicien. Elles commandent le premier et le dernier devoir du citoyen. C’est à la religion qu’est dévolu le rôle de pérenniser les pratiques humaines en les ritualisant. Elle instaure un esprit communautaire qui permet une meilleure connaissance mutuelle. Elle favorise la conclusion de bonnes alliances entre les familles et réduit l’échec dans les mariages. La vie dans la cité est tellement imprégnée de religion, les dieux présidant à toutes les institutions, les cérémonies et les délibérations, délivrant leur légitimité aux Lois, que toute violation civile trahit de l’incrédulité religieuse, est assimilée à de l’impiété ou/et constitue un sacrilège. Toutes les activités publiques – des jeux aux danses – ont pour ambition de s’institutionnaliser en revêtant force de Lois de la cité. Il n’est donc pas question de séparer l’Etat de la religion mais, au contraire, de consolider leurs liens. Platon est enclin du reste accorder le rang de divinités aux Lois destinées à protéger les honnêtes gens et à sévir contre les malhonnêtes. Cela dit, son régime, placé sous le commandement de trente-six Gardiens-des-Lois – un conseil ? –, s’apparenterait davantage à un régime qu’on nommerait aujourd’hui technocratique-judiciaire que théocratique, reposant sur le respect scrupuleux de la loi par tous et assurant la mission d’inscrire la préparation à la guerre dans toutes les sphères de la vie, de l’éducation au culte et au divertissement, de réglementer la reproduction, de réguler l’accumulation des richesses, d’aiguiller les loisirs, etc. Les Lois lient jusqu’aux gouvernants et c’est le degré attachement à elles chez ces derniers qui détermine le salut ou la ruine de l’Etat. La justice platonicienne réside dans l'ordonnancement de la cité et de l'âme – dans l'harmonie entre les classes d'une part, gouvernées par le roi-philosophe, les facultés d'autre part, gouvernées par l'intelligence et la science. C’est la justice qui fait l'excellence de l'homme et le distingue des autres créatures. Sans elle, on n’aurait pas la tempérance, le courage et la sagesse requis pour garantir la cohésion de la cité.
L’Etat platonicien – sa sacralisation religieuse ou laïque des lois, son inclination à se doter d’une caste militaire, son conseil de gouvernement – perce derrière l’Etat moderne, écartelé entre une gestion technocratique-administrative et son souci de représentativité politique. Si ce n’est que les gouvernants doivent investir des doses d’ingéniosité pour assurer la convergence des intérêts des classes, des communautés, des corporations, des partis. On serait divisé sur tout, tant sur ce qu’on attendrait de l’amitié mutuelle que de la communauté civique sans lesquelles l’Etat ne serait pas viable. Celui-ci menace en permanence de basculer dans l’anarchie, sous la pression humorale de sociétés de plus en éclatées, ou dans la dictature, incarnée par un sauveur ou un démagogue qui ne tarde pas à se révéler sous les traits d’un tyran. Les proportions de l’Etat moderne sont si monstrueuses qu’il n’aurait d’autre choix que de procéder à de lentes décentralisations – administratives, fiscales, économiques… – privilégiant les régions ou les cités, plus ou moins autonomes, liées les unes aux autres par des accords d’échange (économique, migratoire…) et de sécurité (militaire, sanitaire…). Des « cités » où les obligations des citoyens seraient équilibrées par des droits non moins sacrés et qui ne trouveraient leur légitimité, tant morale que politique, que dans une vocation – socialiste – comme cités protectrices. Déjà Platon posait : « Dans l’Etat dont nous parlons, les choses nécessaires à la vie sont en effet à la disposition de tous ceux qui en sont les citoyens » (« Les Lois » VI, 774c). Bien sûr, on devra revoir la notion de citoyen et préciser l’équilibre requis entre vie privée et vie publique qui serait le point le plus problématique dans la cité platonicienne. Des velléités totalitaires, sont en effet décelables dans la volonté de réglementer la vie privée pour garantir la vie publique contre ses débordements et ses remous : « Si dans l’Etat l’organisation de la vie privée n’est pas devenue ce qu’elle est juste qu’elle soit, alors c’est en vain que l’on se figurera la communauté en mesure de posséder à l’avenir quelque stabilité dans l’institution de ses lois » (« Les Lois » VII, 790b). Ce n’est pas tant l’interaction publique entre le religieux et le politique – se rencontrant dans tous les Etats modernes, y compris ceux qui posent la laïcité comme principe du vivre-ensemble – qui dérange que le souci, qui ne laisserait rien au hasard, d’enrégimenter les citoyens, instaurant un régime plus lacédémonien qu’athénien.
Karl Popper, grand détracteur de la cité platonicienne, conçoit l'Etat comme un instrument pour assurer la liberté, la sécurité et l'égalité de tous. Son Etat serait, dans une mesure ou une autre, « protectionniste », intervenant pour protéger ses citoyens, contre la guerre civile autant qu’extérieure. Il est également censé protéger contre les dérives d’un laissez-faire qui se retournerait contre les citoyens. Le protectionnisme guette l'Etat libéral et démocratique qui, on peut le craindre, ne résisterait pas aux nouveaux ballets démagogiques, volontiers médiatiques, aux nouvelles rhétoriques souverainistes, volontiers ostracises, aux nouveaux pistages, volontiers électroniques, et aux nouvelles terreurs, volontiers sanitaires… Sans être une panacée, le retour à des « cités » plus réduites garantirait mieux l’épanouissement de l’individu que les tentatives impersonnelles, brouillonnes et policières de mettre de l’ordre dans les méga-Etats de plus en plus débordés par la mondialisation et ses défis…

