The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE CHANT DU LIVRE : UNE ERRANCE LIVRESQUE

La passion de Walter Benjamin pour les livres débordait la lecture et l’écriture. Il leur vouait un tel culte qu'il cherchait les consonances sinon les correspondances entre leurs paramètres : le format ; la couverture ; la reliure ; le lieu, la date et la qualité de l’impression. Il n’a cessé de se chercher dans la brousse des livres, passant ses meilleurs moments parisiens à la Bibliothèque nationale où il lui semblait percevoir un bruissement dans le feuillage qui orne les voûtes : « Lorsqu’on feuillette des pages en bas, un murmure se fait entendre en haut » (W. Benjamin, « Paris, Capitale du XIXe siècle », Les Editions du Cerf, 1997, p. 566). De tous les livres, il montrait une prédilection particulière pour ceux destinés aux enfants, de même que pour ceux écrits par… des malades mentaux. Son enthousiasme participait de la grande messe surréaliste, désemparée et hallucinée, autour de la bibliothèque.
Benjamin butinait tant aux livres qu’il n’arrivait pas à se poser. Il avait le génie, si tant est qu’on comprenne ce mot, trop exigeant pour se contenter d’une vulgaire création. En bibliophile invétéré, il ne pouvait trouver son accomplissement en rien car rien n’était assez glorieux ou assez sensé pour retenir ce sauveur d’on ne sait quel dieu, d’il ne savait lui-même quel homme. Protestant contre l’attitude de l’Université à son égard, un de ses hagiographes déclare : « Pendant toute sa vie, on lui a fait le reproche perfide d’être surdoué » (T. Adorno, « Portrait de Walter Benjamin », dans « Sur Walter Benjamin », Editions Allia, 1999, p. 11). Il était de ces personnalités intellectuelles inclassables que leur talent, trop grand et trop lourd, accule à l’échec. Il avait beau exercer sa volonté, elle ne débouchait pas. Aussi restait-il en marge. De tous ceux qui s’étaient assuré des chaires et des noms. En marge de soi aussi. Du moins tel qu’il se considérait ou ne se considérait pas, se percevait ou ne se percevait pas. Il ne pouvait ni ne voulait accorder son pas à ceux des autres. D’où ses comportements étranges – idiosyncrasiques dit Adorno : « Il n’était pas le talent qui se construit calmement mais le génie qui se trouve en nageant à contre-courant avec l’énergie du désespoir » (T. Adorno, « À l’écart de tous les courants », dans « Sur Walter Benjamin », p. 87).
Benjamin croulait sous ses cultes de collectionneur et ses rituels de maniaque. Le collectionneur perturbait en lui le lecteur autant qu'il l’excitait. Le travail intellectuel ne réclame-t-il pas un travail de collection ? l'un ne trouve-t-il pas son couronnement dans l'autre ? Sous l’ascendant des surréalistes, puis du cinéma, Benjamin aussi recourut à la notion de montage. Il ne veut rien construire ni prouver, mais souhaite réaliser un montage de citations. Il concevait son Opus Magnum, « Le Livre des Passages », en ces termes : « La méthode de ce travail : le montage littéraire. Je n’ai rien à dire. Seulement à montrer. Je ne vais pas m’approprier des formules spirituelles ni dérober des choses précieuses. Mais les guenilles, les déchets : je veux en faire, non une description, mais une présentation » (W. Benjamin, « Paris, Capitale du XIXe siècle », p. 856). Il n’est donc pas tant question pour lui de créer que de restituer, d’inventer que de citer. On a peut-être tout dit, on l’a seulement oublié ; on ne doit pas le répéter, on doit le ressusciter. Benjamin ne lira plus que pour, déconstruisant le texte, récupérer des citations, à partir desquelles monter un nouveau texte qui se superposerait sur ou à l'ancien. Cette notion de montage romprait avec celle du génie : il n’est plus de virtuosité, il n’est que l’étude en quête de citations. En définitive, Benjamin ne nous laissa que le fichier de son livre : « Car l'essentiel », écrivait-il dans « Sens unique », « est tout entier contenu dans la boite à fiches du chercheur qui a composé le livre. »
Benjamin alliait l’esprit antiquaire à l’esprit philosophique. Un auteur d’aphorismes plutôt que d’autre chose, qui s’en serait volontiers contenté si, comme le souligne Hannah Arendt, « il n’avait été payé à la ligne ». Un collectionneur de vieux livres qui ne présentaient d’autre mérite que de ne plus espérer de lecteurs et d’être voués à l’oubli. Une victime des livres aussi, parmi tant d’autres, un vulgaire martyr des lettres. Il traînait dans leurs coulisses, en quête d’un rôle encore plus magistral et de répliques encore plus percutantes que ceux de ses prédécesseurs ou de ses contemporains. Un pauvre penseur, aux prises avec son esprit, ballotté entre les courants de pensée qui se disputaient l’attention de l’humanité. Certes, il ne se tenait sur la touche que pour mieux sauter le moment propice : il ne savait pas qu’on ne sautait plus très haut depuis qu’on exaltait le saut. Certes, il ne se dépouillait de tous les revêtements que pour mieux se tailler un vêtement à sa mesure : il ne pouvait imaginer que les seules tenues encore disponibles étaient des blouses marxistes, des soutanes heideggériennes ou des camisoles kabbalistiques. Dans sa recherche, il ne s’en est pas moins procuré des haillons, qui lui valent aujourd’hui une gloire incommensurable. Un avorton du surréalisme, un raté du marxisme, plus volontiers sous le charme de l’occulte que du matérialisme dialectique, un pionnier de la déconstruction. Il n’était ni philosophe ni linguiste, ni sociologue ni historien, ni métaphysicien ni théologien. Il est devenu tout cela parce que ses remarques font exploser, aujourd’hui encore, la philosophie, la linguistique, la sociologie, l’histoire, etc.
Benjamin abattait les livres comme si la vie n’avait été qu’un vaste chantier de lecture. Il habitait les bibliothèques, en « sédentaire au milieu de livres et d’écritures », qu’il ne quittait que pour des marches solitaires à travers la ville : « Je lis sans choisir, simplement pour entrer en contact. » Peut-être tâtonnait-il plus qu’il ne cherchait, en quête d’une révélation qu’il ne savait où situer. Du côté de Baudelaire, Proust, Brecht ou Kafka. Il se laissait volontiers séduire par ses lectures, « dévoré de questions, bourré d’explosifs de nature intellectuelle ». Cela dit, il n’avait rien d'un lecteur solitaire ; il avait besoin, comme pour l’étude du Talmud dans les cercles rabbiniques, d’un bar pelougta – d’un protagoniste-disputeur-contradicteur. Avec certains, il était juif ; avec d’autres, surréaliste, marxiste, poète. Il errait dans la lecture, guettant l’illumination au tournant de la page. Dans les recoins, les tensions et les éclats de son être aussi : « La tension produit peut-être certains éclairs trop éblouissants, certaines décharges trop bruyantes. » La lecture faisait miroiter la meilleure promesse de salut dans un univers où l'écriture était encore le plus sûr des engagements : « L'avenir... », écrit-il en 1940, « est si incertain que la moindre ligne que nous pouvons aujourd'hui publier est une victoire arrachée aux puissances des ténèbres. » Encore devait-il surmonter sa tentation pour « une métaphysique du silence, de l’écriture et de la paresse ». C’est tout à son mérite qu’il résista aux instances de son ami, Gershom Scholem, le pionnier du renouveau dans la recherche kabbalistique, et ne poussa pas son culte bibliographique, somme toute courant parmi les Juifs berlinois de l’entre-deux guerres, à la bibliolâtrie kabbalistique.
Ce marginal trouvait grotesque ou prétentieux, à l’instar de Baudelaire, de se rendre utile à la société, poussant son incompréhension des choses pratiques à l’incompétence sinon à l’impuissance : « Je ne me suis pas révélé pour cette vie assez intelligent », confie-t-il à Brecht, « et cela en un point où l’intelligence m’eût été bien précieuse » (« Correspondance » 1929-1940, p. 159). Il était d’une graine littéraire qui ne pouvait ni ne voulait travailler, vivant d’abord aux crochets de ses parents, pour lesquels il n’avait pas une grande estime, se chamaillant avec eux pour les convaincre de lui léguer, en guise d'héritage, un petit capital qui lui permettrait de « prendre une participation dans une librairie d’occasions ». Bien vite, il n’eut plus ni intérieur ni extérieur ; ni maison ni bureau ; ni patrie ni asile ; ni chaire à l’université ni loge au théâtre. Un habitué de la Bibliothèque, titubant entre les livres. On ne devrait pas l’étudier comme philosophe, encore moins comme critique. Plutôt comme le personnage d’un univers littéraire dont il tentait de restituer l’allégorie. Un nomade courant le texte en quête d’une vérité qu’il savait ne point trouver. Une figure du Messie. Un clochard. Le Juif errant. Peut-être le dernier. Un peu farfelu, héritier désabusé des lettres et des arts, assumant stoïquement son désarroi, ouvertement baroque, cherchant, tel Baudelaire, sa raison d’être dans l’indigence d’une vie asociale. C’est que l’excentricité n’est pas à la portée du premier venu, encore moins quand on est Juif, investi d’une extravagance divine, et que l’enchaînement des événements, trahissant toute la vulnérabilité de l’Exil, vous précipite, pour reprendre Stefan Zweig, dans le vide d’un « je ne sais où aller ». Dans les années trente du XXe siècle, le Juif ne pouvait pas même se remettre à errer. Il était exclu du monde et de son manège. Sans amarres, sans attaches. Benjamin passa sa vie, pour reprendre une de ses images, sous une tente plantée « dans une gueule de crocodile, qu’il tient ouverte par des étais de fer ». Dans les livres et pour les livres.

