DANS LE SILLAGE DE CANETTI : L’ANIMAL EN L’HOMME

8 Oct 2020 DANS LE SILLAGE DE CANETTI : L’ANIMAL EN L’HOMME
Posted by Author Ami Bouganim

Canetti décèle des instincts quasi animaux derrière les attitudes humaines les plus nobles et piste les simulations et les métamorphoses que l’individu accomplit ou subit pour accéder à la puissance et à la souveraineté qui, davantage que l’on ne sait quels dons ou talents, sanctionneraient la prouesse et la dextérité animales. Il ne recule devant rien pour ramener l’homme à son animalité dans ce qu’elle a de plus scabreux : « Les excréments, à quoi aboutissent toutes choses, portent le poids de tous nos crimes. Ils sont la somme concise de tous les indices qui témoignent contre nous. Ils sont notre péché quotidien, continuel, notre péché jamais interrompu qui, dans sa puanteur, crie vers le ciel… » (E. Canetti, « Masse et Puissance », Gallimard, 1966, p. 23). En restituant l’humanité à son registre animal, Canetti propose comme une psychologie animale de l'humain, ni plus ni moins convaincante qu'une autre, sinon qu'elle ignore ses troubles – sexuels, existentiels, religieux. Une anthropologie évolutionniste également, de l'état de nature à l'état de société en passant par l'état animal. Sans s'encombrer de motivations ou de contre-motivations morales.

L'homme est un animal qui surmonte son animalité. Dès la prime enfance, il reçoit des instructions qui laissent en lui des aiguillons dont la persistance, volontiers inconsciente, le meut : « L'aspect d'un homme, ce à quoi les autres le reconnaissent, son port de tête, l'expression de sa bouche, son regard, changera plus facilement que la forme de l'ordre qui a laissé en lui son aiguillon, immuablement conservé » (E. Canetti, « Masse et Puissance », p. 324). L'aiguillon qui le pousse, le retient… le conditionne perce des habitus que laissent sur lui les pressions, les ordres… les semonces qui recouvrent autant de chantages, voire des menaces de mort, de ou des masses – des meutes ? – qui lui servent de berceau. On ne s'en débarrasse pas sans reconstituer les circonstances dans lesquelles les aiguillons ont été plantés. Or rien ne les éradiquerait autant que l’embrigadement dans une nouvelle masse dont les pouvoirs de mobilisation et de galvanisation délaieraient-dissoudraient-transmuteraient l’embrigadement dans la masse matrice. L’individu ne reste pas toujours dans la même masse mais passe de l’une à l’autre en une permutation constante des meutes desquelles il participe en fonction de ses activités, ses engagements ou ses loisirs et/ou au gré de sa vie. La meute de chasse virant à la meute de partage et celle-ci à la meute de communion et c’est ce passage d’une meute à l’autre qui rendrait possibles, par-ci, par-là, des revirements consistant à troquer un aiguillon contre un autre. Dans tous les cas, le sentiment que l’on a de soi serait médiatisé par la masse à laquelle l’on adhère/appartient ou par laquelle l’on est porté, entraîné et/ou menacé. Qu'il se lance à l'assaut, batte en retraite ou assiste à une exécution, l'humain en l’homme se cristallise ou se débande dans une masse qui ranimerait ses instincts animaux.

Canetti est si fasciné par les conditionnements de l’individu par les masses qu'il en voit partout. Il n'est pas une page dans son étude où elles ne paraissent. Or la masse est l’une de ces notions génériques qui ne contribuent pas grand-chose à la compréhension des phénomènes et des processus sociaux et politiques pour ne point parler des religieux. On ne sait du reste en quelle qualité Canetti parle. Ce n'est ni en sociologue ni en psychologue, ni en biologiste ni en pédagogue, ni en philosophe ni en politologue – et c’est peut-être parce qu’il est l’un des pionniers de la pluridisciplinarité que ses considérations sont souvent plus pertinentes que celles proposées par des chercheurs disciplinaires. Ce serait un anthropologue des mœurs telles qu’elles se révèlent dans l’histoire et dans l'actualité, démontant les ressorts animaux derrière les desseins les plus policés. On ne peut que déplorer l’absence chez lui d’un sens mystique qui lui aurait permis de mieux saisir la dimension mystique qui caractérise tant les phénomènes des masses, surtout lorsque celles-ci sont prises de transes.