The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : FRANZ KAFKA, LETTRE AU PERE (1939)

Cette lettre de Kafka était destinée à son père ; il ne se doutait pas qu’elle tomberait un jour dans le domaine public. Il reconnaissait, un rien désabusé : « Si cela vaut la peine d’en parler, c’est uniquement parce que cela s’est passé dans ma vie – ailleurs, il n’y aurait rien à retenir... » Sous prétexte qu’elle n’a jamais été envoyée, Max Brod, l’exécuteur testamentaire de Kafka, s’est permis de la remanier avant de la publier : « Comme elle n’est jamais parvenue à son destinataire, elle n’a jamais rempli son office de lettre, bien qu’elle fût incontestablement écrite en tant que lettre [...] ; je ne l’ai pas incluse dans les volumes consacrés à la correspondance de Kafka, mais dans son œuvre littéraire, à l’intérieur, de laquelle elle représente le plus vaste essai d’autobiographie qu’il eût entrepris. » Kafka donne de son père le portrait d’un personnage grossier, tant autoritaire et arbitraire qu’il accable le monde entier de son sarcasme. Il lui reproche de l’avoir psychologiquement démoli à force de doléances, de plaintes, de protestations. Le commerçant exerçait de subtils chantages sur sa progéniture, ne se rengorgeant de ses succès que pour mieux lui reprocher son incapacité. Le plus insupportable devait être son chantage à l’ingratitude, soutenu par de mauvaises prédictions, qui achevaient de faire de lui un despote domestique : « On avait conservé la vie par l’effet de ta grâce et on continuait de la porter comme un présent immérité. » Les remontrances et les railleries du père tournaient à la longue au harcèlement, d’autant plus pénible qu’il s’exerçait de jour en jour, matin et soir, qu’aucune concession ne le modérait, qu’il était pratiqué par quelqu’un qui n’était ni un ennemi ni un étranger, mais par le père-géniteur qui ne souhaitait, selon toute vraisemblance, que le bien de ses enfants : « Quand j’entreprenais quelque chose qui te déplaisait et que tu me menaçais d’un échec, mon respect de ton opinion était si grand que l’échec était inéluctable même s’il ne devait se produire que plus tard. Je perdis toute confiance dans mes propres actes. Je devins instable, indécis. » L’incident le plus traumatisant que relate Kafka est une punition que lui attirèrent ses pleurnicheries alors qu’il était enfant. Son père se débarrassa de lui en le sortant en pleine nuit sur le balcon : « Bien des années après, je souffrais encore à la pensée douloureuse que cet homme gigantesque, mon père, l'ultime instance, pouvait presque sans motif me sortir du lit la nuit pour me porter sur la pawlatsche, prouvant par-là à quel point j'étais nul à ses yeux. » C’est la réaction du père à l’annonce du mariage de Kafka avec Julie Wohryzek, issue d’un milieu populaire, qui motiva la rédaction de la lettre : « Je suppose qu'elle a mis quelque corsage choisi avec recherche, comme les Juives de Prague s'entendent à le faire, et là-dessus naturellement, tu as décidé de l'épouser. […] Je ne te comprends pas, tu es pourtant un homme adulte, tu vis dans une ville, et tu ne trouves pas d'autre solution que d'épouser sur-le-champ la première femme venue. N'y a-t-il vraiment pas d'autres possibilités ? Si tu as peur de le faire toi-même, j'irai avec toi. »
Kafka endurait les récits de son père, racontés « sur un ton vantard et grondeur », comme une torture. Il ne supportait plus qu’il invoque les difficultés qu’il avait endurées dans sa jeunesse pour se faire une situation et assurer une vie somme toute comblée à ses enfants. Les reproches se répétaient tant qu’il lui semblait qu’il ne serait jamais quitte à son égard. Quoi qu'il dise, il avait tort ; quoi qu'il fasse, il restait en deçà de ses attentes. Kafka en était à interpréter les gestes ou les propos du père comme autant d’accusations. Se proposait-il pour l’initier à la vie sexuelle – il lui en voulait ; ne lui en parlait-il pas – il lui en voulait. Recevait-il de lui des remarques ou des conseils matrimoniaux – il lui en voulait ; gardait-il le silence sur ces questions – il lui en voulait. Kafka ne cesse d'incriminer le père et l’on ne sait quel poids accorder à ses reproches. Ce qui est sûr c’est qu’il se trouve réaliser toutes les prédictions paternelles, converties par là en autant de verdicts. Il ne quitte pas le domicile familial, il ne se marie pas, il tombe malade… il vit d’une pension que lui alloue son lieu de travail. Il incarne l'échec selon tous les critères du père. Dans une lettre à Brod, Kafka écrit : « Un fils inapte au mariage qui ne perpétue pas le nom ; pensionné à trente-neuf ans ; occupé seulement d'une littérature excentrique qui n'a pas d'autre but que le salut ou le malheur de son âme ; insensible ; étranger à la foi, pas même la prière pour le salut de l'âme des morts n'est à attendre de lui ; tuberculeux… » (F. Kafka, Lettre à Max Brod, fin juillet 1922, La Pléiade, vol. III, p. 1175). Kafka reconnaîtrait lui-même, par-ci, par-là, le caractère excessif de son réquisitoire. Sa lutte larvée, émaillée de petits incidents, dramatisés par sa sensibilité, ne s’en révèle pas moins désastreuse. Il n’est pas besoin de compliquer et de ridiculiser la lutte avec le père en mobilisant le complexe d’Œdipe pour mesurer la bénédiction et la malédiction qu’elle véhicule. La colère de Kafka contre son père était telle qu'on lui prêterait des velléités parricides. Brimé dans son génie, désavoué en permanence, il ne pouvait que souhaiter sa mort – au-delà ou en deçà de toute considération psychanalytique.
Les démêlés de Kafka avec son père étaient d'autant plus contrariants et cuisants que partout ailleurs il était apprécié. Il l'était pour la qualité de son travail qu’il considérait pourtant comme une entrave à son sacerdoce littéraire. Ses amis l’admiraient. Les éditeurs ne boudaient pas son talent et ne cessaient de le solliciter. Il avait l'affection de sa mère, de ses sœurs et de ses oncles. Il n'était pas du genre à susciter de l’antagonisme et on ne lui connaît pas d'ennemis. Pourtant, il restait suspendu au père comme une marionnette à son montreur par des fils ténus qui le retenaient, l’inhibaient et le réduisaient à l'impuissance. Il ne se rebellait pas contre lui ni le reniait, il persistait à l'incriminer. Kafka ne pouvait croire que son père, qui ne se reconnaissait pas en lui, ni en ses traits ni en ses vertus, parlât un jour de lui avec fierté. Il n’en esquissait pas moins de puériles tentatives de s’attirer sa tendresse comme lorsqu'il lui dédia « Un médecin de campagne », recueil de quinze nouvelles, paru tout de suite après que de premiers signes de maladie se soient déclarés, qu’il considérait comme sa dernière œuvre. Il reconnaît dans une lettre à Brod : « Depuis que je me suis décidé à dédier le livre à mon père, il m'importe beaucoup qu'il paraisse bientôt. Non que j'espère par là apaiser mon père – les racines de cette hostilité sont impossibles à extirper –, mais j'aurai quand même fait quelque chose, j'aurai, sinon émigré en Palestine, du moins voyagé jusque-là en passant le doigt sur la carte » (F. Kafka, Lettre à Max Brod, fin mars 1918, La Pléiade, vol. III, p. 891).
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Dans certains cas, c’est plutôt le père qui noue le caractère ; dans d’autres, la mère. Les enfants s’en accommodent ou s’en dramatisent et ils exercent à leur tour leurs pouvoirs parentaux sur leurs propres enfants. Dans le cas de Kafka, le père n’intervient pas tant comme censeur que comme dénigreur. Le géniteur censé donner l’exemple, incarner la raison, encourager l’épanouissement exerce une autorité arbitraire sur son fils et désavoue systématiquement ses initiatives, y compris celles destinées à s’attirer ses faveurs. Les récriminations du père, réelles ou ressenties comme telles, s’ajoutent aux reproches, visant, délibérément ou implicitement, à corriger-raturer l’être intime du fils. L’intérêt de Kafka pour le judaïsme ne suscite rien moins que le dégoût du père ; ses activités littéraires que du dédain. Dans ce dénigrement généralisé, on attend du fils de braver l’autorité du père, d’ignorer ses jugements, de s’éloigner de lui. C’est peut-être recommandé, ce n’en est pas moins irréalisable. Toute l’œuvre de Kafka s’impose dès lors comme l’interminable « Procès » intenté à un père dont il n’arrive pas à se libérer, ni lui ni ses sœurs : « Tu es toujours, bien sûr, le thème principal de nos conversations comme de nos pensées, mais si nous nous réunissons, ce n’est pas vraiment pas pour ourdir quelque chose contre toi, c’est pour appliquer tous nos efforts à débattre ensemble dans tous les détails, en l’envisageant sous tous les angles et dans toutes les occasions, en ayant recours aux plaisanteries, au sérieux, à l’amour, à l’obstination, à la colère, à la haine, au dévouement, au sentiment de culpabilité, à débattre de près et de loin, avec toutes les forces de la tête et du cœur, ce terrible procès qui est en suspens entre toi et nous et dans lequel tu prétends sans cesse être jugé, alors que pour l’essentiel du moins [...], tu y es partie, avec autant de faiblesse et d’aveuglement que nous. » Seule la littérature permettrait à Kafka de prendre ses distances avec son père : « Là, je m’étais effectivement éloigné de toi tout seul sur un bout de chemin, encore que ce fût un peu à la manière du ver qui, le derrière écrasé par un pied, s’aide du devant de son corps pour se dégager et se traîner à l’écart. » Or l’accueil que réserve le père à ses publications est particulièrement cuisant, décevant toutes les attentes de reconnaissance que place Kafka sur elles : « Dans mes livres, il s’agissait de toi, je ne faisais que m’y plaindre de ce que je ne pouvais me plaindre sur ta poitrine. C’était un adieu que je te disais, un adieu intentionnellement traîné en longueur, mais qui, s’il m’était imposé par toi, avait lieu dans un sens déterminé par moi. »
Souvent, la relation au père se présente comme un engrenage où l’on se prend de plus en plus à mesure qu’on tente, avec l’âge, d’en sortir. Plus on lui désobéit et le contrarie et plus l’on s’attire ses reproches, s’en tourmente, doute de soi et cultive son sentiment d’échec. Chez Kafka, le harcèlement du père sécrétait une lancinante culpabilité : « J’avais perdu toute confiance en moi, j’avais gagné en échange un infini sentiment de culpabilité. » Il se sentait coupable jusque des torts de son père à l’égard de ses clients. L’abîme entre l’assurance du père, présentant l’avantage tangible d’avoir engendré un fils, et l’indécision de ce dernier ne se résorberait qu’avec le mariage du fils et l’engendrement de son propre fils. Il ne se libérerait du père qu’en l’égalant, voire en le dépassant, comme père. Mais pour cela, il devait encore pouvoir se marier et donner naissance à ses propres enfants : « Mes tentatives de mariage ont donné naissance à la plus grandiose, à la plus prometteuse des tentatives de libération. » L’importance que Kafka accorde au mariage ne laisse d’étonner. Il en souligne les promesses : « Le mariage fournit assurément la garantie de l’indépendance et de la plus rigoureuse libération de soi-même. J’aurais une famille, ce qui est d’après moi ce qu’on peut atteindre de plus élevé et par conséquent, ce que tu as atteint de plus élevé toi-même, je serais ton égal... » Or ses tentatives de se marier se concluaient par des échecs. De tous ses problèmes, le mariage était, de son propre aveu, le plus ressassé, peut-être aussi le plus terrible : « Se marier, fonder une famille, accepter tous les enfants qui naissent, les faire vivre dans ce monde incertain et même, si possible, les guider un peu, c’est là, j’en suis persuadé l’extrême degré de ce qu’un homme peut atteindre. Que tant de gens y parviennent si facilement en apparence n’est pas une preuve du contraire – d’abord, il n’y en a pas tellement qui y réussissent vraiment, et ensuite, ce petit nombre ne « fait » généralement rien, mais « subit » quelque chose... » Pourtant, il n’arrive pas à accomplir ce malheureux/heureux, insigne/grandiose petit pas prometteur de salut. Ses raisons ne convainquent pas plus le lecteur qu’il n’en semble lui-même convaincu. Un manque de maturité ? Un régime sexuel particulier ? Il ne sentait pas l’assurance requise pour soutenir une union semblable à celle, somme toute réussie, de ses parents, il avait peur également de se retrouver avec des enfants « muets, apathiques, secs, dégénérés ». Un mariage compromettrait par ailleurs ses activités littéraires qui, seules, présenteraient « un succès excessivement limité, de petits succès d’indépendance et de fuite qui, beaucoup de choses me le confirment, n’auront guère de prolongement »…
Pourtant, toutes ces raisons n’expliquent pas pourquoi il se croit « spirituellement inepte au mariage ». Chaque fois qu’il décide de se marier, il entre dans tous ses états : « Je ne peux dormir, j’ai la tête en feu jour et nuit, ce n’est plus une vie, je suis désespérément ballotté de tous côtés. » C’est visiblement autre chose qui précipitait « le délabrement nerveux » où menaçaient de le plonger sa culpabilité, son inquiétude, son mépris de soi. Son impuissance participe bel et bien du complexe d’infériorité qu’il nourrit à l’égard de son père, il doute qu’il puisse l’égaler en quoi que ce soit ou de lui en imposer par quoi que ce soit. Le mariage lui est interdit parce qu’il ne présente pas les qualités bonnes et mauvaises du père, requises pour devenir père à son tour : « De la force et du mépris pour les autres, de la santé et une certaine démesure, de l’éloquence et un caractère intraitable... » Il ne pourrait prétendre à la paternité que s’il cesse d’être ce qu’il est pour devenir un autre – il ne saurait trop quoi. Sa libération passe par sa négation – concrétisée par l’impossible assentiment au dénigrement que sa libération réclamait de ruiner : « Il en va comme pour un prisonnier qui a l’intention de s’évader, ce qui serait peut-être réalisable, mais projette aussi, et ceci en même temps, de transformer la prison en château de plaisance à son propre usage. Mais s’il veut s’évader, il ne peut pas entreprendre la transformation, et s’il l’entreprend, il ne peut pas s’évader. Mes relations avec toi étant particulièrement malheureuses, je ne puis conquérir mon indépendance que par un acte ayant le moins de rapports possible avec toi ; le mariage est l’acte le plus grand, celui qui garantit l’indépendance la plus respectable, mais c’est aussi celui qui est le plus étroitement lié à toi. Il y a quelque chose de fou à vouloir sortir de là. » Les relations entre Kafka et son père sont, Brod avait raison sur ce point, plus paradigmatiques qu’on ne le pense.
Peut-être un cas de castration psychologique. Sans que ce terme ne pointe vers Freud, sans qu’il ne baigne dans sa mythologie. Plusieurs personnages se débattent en chacun. Le père bien sûr. La mère aussi. Les enfants. Même morts, on continue de porter le deuil de ses parents ; même affranchis de notre autorité, on continue de bercer ses enfants. On est au croisement d’une ascendance et d’une descendance. Le père et la mère nous habitent, notre fils et notre fille aussi. Leur manière de nous habiter détermine notre être. La relation au père laisse de ces entailles qui persistent au-delà de la maturité, au-delà même de la mort. C’est le père qui est d’abord méchant ou gentil, en mesure de communiquer l’assurance ou l’incertitude ; la sécurité ou l’insécurité ; la confiance ou la défiance : « ... pour l’enfant que j’étais, tout ce que tu me criais était positivement un commandement du ciel, je ne l’oubliais jamais, cela restait pour moi le moyen le plus important dont je disposais pour juger le monde, avant tout te juger toi-même, et sur ce point tu faisais complètement faillite. » Le père n'était peut-être qu'un épouvantail, il n'en condamnait pas moins le fils à n'être qu'une silhouette. Dans « Description d'un combat », Kafka parlait de lui-même lorsqu’il écrivait : « Il a l'air d'une perche qui se balance sur laquelle on aurait maladroitement embroché un crâne à la peau jaune et aux cheveux noirs » (La Pléiade, vol. II, p. 9).
« Le Verdict » est une autre pièce dans le réquisitoire de Kafka contre le père. Dans ce récit, un père sénile s'acharne contre son fils unique qu'il envoie à sa mort. On comprend d’autant moins le père qu’il se prive, dans sa colère et sa hargne, du seul être qui peut encore l'assister. Le succès du fils déplaît au père, comme si celui-ci l'avait voulu moins réussi et plus misérable et que dépendant de lui, il se serait assuré son admiration sinon son culte. Le père a perdu la raison ; il déraille ; il s'emporte ; il est halluciné. Il se livre à des scènes ridicules pour mimer la manière dont le fils aurait été séduit par sa fiancée. Il lui reproche de trahir sa mère morte, de le négliger, de tenter de l'éliminer. Le père soumettrait le fils à l'on ne sait quel test – un mystère ? – qu'il n'aurait aucune chance de passer. En définitive, il le condamne à la noyade, et le fils, étrangement docile, se rend aussitôt à un pont d'où il se jette « dans le vide », non sans avoir réitéré son affection : « Chers parents, je vous ai pourtant toujours aimés ! » Dans ce texte, ce n'est pas le fils qui tue le père, c'est le père qui tue le fils, pour l’on ne sait quoi, peut-être pour avoir pris son père sous son parrainage, peut-être pour menacer de l’abandonner. On devine que si le fils avait annoncé au père qu'il ne se mariait pas, il l'aurait pareillement condamné.
Sa relation au père a tant marqué Kafka qu’on en trouve des traces dans l’ensemble de son œuvre et en l’occurrence dans « La Métamorphose ». Le père incarne une autorité paradoxale et arbitraire que seule la mort, du fils ou du père, serait en mesure de dissoudre-dénouer. Dans « Le Verdict », c’est le fils qui se suicide, par dépit, par revanche… sous la pression insoutenable du père. Dans « La Métamorphose », c’est le fils qui se laisse mourir. Dans cette nouvelle, le malheur du fils fait carrément le bonheur du père. Celui-ci est métamorphosé à son tour. Il rajeunit, trouve du travail, reprend du poil de la bête. Il ne cache pas sa hargne et son acharnement contre le fils démissionnaire, il le bombarde de toutes sortes d'objets dont des fruits pourris. Ce n'est plus le fils ingrat qui est dénigré ou renié, mais le père ingrat, qui se retourne contre le fils auquel il doit pourtant ses meilleures années. Kafka considérait son père comme un tyran sinon un monstre : « Tu pris à mes yeux ce caractère énigmatique qu'ont les tyrans, dont le droit ne se fonde pas sur la réflexion, mais sur leur propre personne. »
Ce conflit déborde le cadre, somme toute limité, de la psychanalyse. Le père de Kafka se comportait en émigré qui, parce qu’il avait réussi, ne savait quoi attendre de ses enfants. Il ne se reconnaissait pas en son fils ; son fils ne se reconnaissait pas en lui. L'un se considérait et se comportait en parvenu ; le second en homme de lettre. L'un était pratique et pragmatique ; le second sensible et ironique. Le conflit était insoluble pour la simple raison que ni l'un ni l'autre n'était porté à la concession et ne montrait ce minimum d'empathie qui aurait brisé la muraille des deux côtés de laquelle ils s’observaient et se guettaient. Kafka était prisonnier des liens qui le liaient à son père, partiellement ou totalement dépendant de lui. Leur relation constituait bel et bien le drame des drames. Etre-Fils était une condition impossible ; être-Père encore plus. Le fils ne pouvait perpétuer l'œuvre de reproduction ; il ne se voyait pas prendre la place de père, se poser en père. Il était pris dans un nœud qu'il ne pouvait défaire que par et dans la pratique littéraire. Derrière ses récriminations et ses rancœurs, la lettre au père constitue une tentative de répondre – littérairement sinon théologiquement – aux reproches continuels de ce dernier. Kafka invitait Milena à une lecture nuancée du document : ce ne serait qu’une lettre d'avocat comportant des artifices d'avocat. C’est peut-être ce qui a incité Deleuze à y voir une farce…
Brod décèle un schème de comportement, commun à Kafka, Kleist et Proust, qui restituerait la puérilité de son ami. Son combat perdu avec le père détermine l’issue de toutes les luttes qui suivront, condamnées toutes à l'échec, et suscite comme un enraiement sur l'enfance dont les impressions et les souvenirs persistent à instruire les stades suivants : « Dans le premier conflit […] sont préformés tous les conflits postérieurs » (M. Brod, « Franz Kafka », p. 54). On n'en sort plus, on reste immature. On développe une sensibilité particulière, portée au rêve, en quête de sincérité et de pureté, non moins exigeante à l'égard de soi que des autres. Une lancinante méfiance également, de soi autant que des autres, à l'antipode de la confiance requise pour établir une relation mûre avec autrui. Brod parle d'attardement dans l'enfance, un peu comme le psychologue viennois Erik H. Erikson parle d’attardement dans l'adolescence dans les cas de Luther et de Gandhi. Il cite Kafka disant : « Je ne saurai jamais ce qu'est l'âge d'homme, d'enfant je deviendrai aussitôt vieillard chenu » (M. Brod, « Franz Kafka », p. 58). On ne change qu'autant qu'on change de vie et l'on ne change de vie qu'autant qu'on change de caractère. On est prisonnier d'un cocon – golem en hébreu – que seule la mort percerait. On serait, pour reprendre les propos de Kafka, « cousu dans sa peau », ne pouvant « rien changer à ces coutures, du moins directement et de ses propres mains » (F. Kafka, « Lettres à Felice », le 12 septembre 1916, La Pléiade, vol. IV, p. 752). Le changement viendrait à la limite de l'extérieur, que ce soit d'un pédagogue ou d'un thérapeute. Malgré son intérêt pour Kierkegaard, rien n'était plus étranger à Kafka que le personnage du Christ.

