The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : ALEXANDRE DUMAS FILS, LA DAME AUX CAMELIAS (1848)

Un précurseur de Modiano, en plus long, qui se lance dans une enquête sur une prostituée et sur sa liaison avec l’homme qui en était tombé amoureux et qu’elle aimait. Armand Duval n’arrête pas de se précipiter dans les bras de Marguerite Gautier, à ses pieds et dans son lit. De lui baiser les mains et de l’aduler. Il n’en revient pas qu’une courtisane renonce à son train de vie par amour pour lui. Les larmes coulent de presque toutes les pages. Après la mort de Marguerite, Armand découvre qu’elle ne s’est éloignée de lui que pour sauver, sous les exhortations de son père, le mariage de sa sœur. Il n’a de laisse de revoir sa dépouille, il doit voir « ce que Dieu a fait de cet être que j’ai tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le désespoir du souvenir ». Dans « Manon Lescaut » (1731) de Prévost, c'était l’amant qui renonçait à son rang pour suivre Manon au bagne ; chez Dumas, c’est Marguerite qui s’exile pour veiller sur son amant.
Ca balance entre le roman à l’eau de rose et le conte où la fée serait une courtisane phtisique engouée de camélias qu’elle porte au buste, blancs pour indiquer qu’elle est disponible, rouges qu’elle ne l’est pas. Elle est si sage qu’on ne décèle ni intelligence ni perversité. Peut-être parce que Dumas en était dénué ; peut-être parce qu’il cherchait son repentir dans celui d’une prostituée et qu’il ne serait plus grand repentir pour elle que dans l’amour qu’elle voue à l’un de ses amants. Peut-être plus simplement parce qu’il était encore adolescent pour se résoudre à la disparition de Marie Duplessis. Ce n’est pas « Nana » de Zola, c’est un autre calibre. Une duchesse de la prostitution pour laquelle son amant-auteur sollicite la pitié chrétienne, invoquant la parole du Christ à Marie-Madeleine : « Il te sera beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé. » Malheureusement, cela tourne au prêche sur le pardon pour ces malheureuses filles égarées et repenties.
Dumas corrige le portrait de la courtisane, telle que la société bien-pensante et décente, incarnée par le père d’Armand, se la représente, nourrissant de « vieilles théories, qui veulent que toute courtisane soit un être sans cœur, sans raison, une espèce de machine à prendre de l’or, toujours prête comme les machines de fer, à broyer la main qui tend quelque chose, et à déchirer sans pitié, sans discernement celui qui la fait vivre ». Dumas n’est qu’indulgence pour l’amour courtisan. Il ne veut pas être parmi ceux qui condamnent sans juger et qui dénigrent sans connaître. Il se livre à son éloge : autant séduire une innocente est-il à la portée de tous, autant séduire une courtisane rouée aux techniques de séduction et cuirassée par ses nombreuses conquêtes relève d’un exploit : « Elles aiment par métier et non par entraînement. Elles sont mieux gardées par leurs calculs qu’une mère par sa mère et son couvent. » Cela dit, il n’avait pas besoin de tuberculoser sa compagne pour dire son attirance pour les courtisanes. Surtout que ses prédécesseurs ne s’en étaient pas privés : « Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous temps ont apporté à la courtisane l’offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. » Mais un récit plus autobiographique que le commun des récits sur ce thème.
Une prostituée se met hors de l’humanité, ce n’est plus une femme comme les autres : « Nous autres créatures du hasard, nous avons des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d’autres qui nous ont avec un bouquet. Notre cœur a des caprices ; c’est sa seule distraction et sa seule excuse. » Elle regarde la société de son poste d’observation, en marge de tout, dans la clandestinité. Elle en sait à la fois trop long sur l’homme et pas assez sur lui : « Nous autres, quand nous avons encore un peu de cœur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un développement inconnus aux autres femmes. » Marguerite donne le credo de Dumas : « On croit ce à ce que l’on entend, car la prostitution a sa foi, et l’on use peu à peu son cœur, son corps, sa beauté ; on est redouté comme une bête fauve, méprisée comme un paria, on n’est entourée que de gens qui vous prennent toujours plus qu’ils ne vous donnent, et on s’en va un beau jour crever comme un chien, après avoir perdu et s’être perdue soi-même. » En définitive, dans ce livre, on aurait la courtisane martyre sinon la prostituée sainte.
Un travail d’écriture somme toute convenu. Sans déballages, ni sur les décors ni sur les personnages. D’une sobriété étonnante pour le siècle : « C’était terrible à voir, c’est horrible à raconter. » Dumas n’en pousse pas moins le vice littéraire jusqu’à raconter. Or, il ne savait pas – encore – raconter, encore moins conter. D’un rendez-vous manqué à l’autre, d’un dialogue à l’autre, d’un monologue interminable à un cours interminable sur la courtisanerie. Ça en devient visqueux. C’est du reste d’une correction de langage à discréditer l’auteur ou à réhabiliter la prostitution. Si les courtisanes parlaient dans le langage de Dumas, elles mériteraient d’être considérées comme des pensionnaires honoraires de l’Académie française. C’est si gnangnan que ça en devient barbant. Ca se lit volontiers sur liseuse, encore plus vite qu’il ne s’est bâclé, puisque l’ouvrage passe pour avoir été bouclé en deux semaines. C’est peut-être bon pour le théâtre et le cinéma (Sarah Bernhardt, Greta Garbo, Isabelle Adjani, Isabelle Huppert...), c’est mauvais pour la littérature.
Une fille atteinte d’un mal incurable qui laisse un journal – c’est d’une certaine manière, le « Love Story » du XIXe siècle avec des relents nécrophiles et de nombreux sous-produits comme la Traviata de Verdi. Réécrirait-on le livre aujourd’hui qu’on remplacerait l’héroïne phtisique par une prostituée atteinte du sida ou du corona. On ne s’en contenterait pas pour autant ; on attendrait toujours le récit d’amour de ce languide et viral XXIe siècle. Entre-temps, les éditeurs réussissent un nouveau mauvais coup en introduisant un livre oulipien dans la risible couche des Goncourt, dégoulinant de cette sueur que les convives du Drouant peinent de plus en plus à convertir en sauce. On ne lirait « L’Anomalie » que pour se retourner avec Pérec dans sa tombe…

