The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BILLET D’AILLEURS : LE MAL VIRAL

La pandémie coronaire est vécue par l’humanité comme un mal. Parce qu’elle resserre le caractère sursitaire de la vie, perturbe son cours ordinaire, chamboule les habitudes les mieux établies, ruine les programmations. Elle remet en question une vision somme toute confiante sinon euphorique de la vie. Elle ruine le bien le plus intime tel qu’il s’atteste dans les relations familiales, amoureuses, amicales puisque toute proximité se chargeant de risques de contamination mutuelle recouvre un danger. Le mal tel qu’il se manifeste dans cette pandémie ne semble pas tomber sous le registre politique, à l’instar d’une guerre, sinon dans la bouche de polémistes conspirationnistes partisans de ceci ou adversaires de cela, prompts à tout ranger sous une vision panpolitique des réalités sociales. Il ne tombe pas davantage sous le registre criminel, quoiqu’on puisse constater des dérives irresponsables, volontaires ou involontaires, provenant de négligences ou liées à l’impunité que peut garantir l’état d’urgence sanitaire requis par la propagation pandémique. Il ne soulève des questions thé-cosmogoniques que chez les hommes qui présument d’un dessein/volonté/providence les concernant. En revanche, il se présente comme un emballement du mal domestique à la démesure d’une pandémie nouvelle qui accentuerait encore plus les traits les plus morbides du mal vivre. On ne sait rien d’elle, ni d’où elle vient ni comment s’en préserver, ni comment la traiter ni comment l’arrêter et l’on est de moins en moins sûr, malgré les vaccins, qu’elle passerait comme la peste est passée en laissant derrière elle ses charniers de morts et ses galeries de scènes, sans grandes incidences sur le cours de l’histoire.
On ne peut davantage la considérer comme une calamité naturelle, variété du mal provoquée par la nature en ses déchaînements imprévisibles et imparables, à l’instar des tremblements de terre et des tsunamis, voire des incendies et des ouragans, qui causent des dégâts et provoquent des victimes. Les calamités naturelles ponctuelles présentent le trait d’être transitoires. Dans un séisme, la terre tremble, ici ou là, les bâtiments s’effondrent, par-ci par-là, les victimes sont secourues, de-ci de-là, les gouvernements, partout ailleurs, marquent leur soutien, l’humanité ne donne pas des signes d’émotion particuliers. Pour meurtrières que soient ces catastrophes, elles ne perturbent pas le cours normal de la vie. On enterre les morts et, comme l’on dit couramment, « la vie reprend ses droits ». Dans le cas de la présente crise, le corona entrave/suspend/ruine ces droits et cela s’est produit dès ses premières manifestions – se déplacer, travailler, retrouver ses proches, voire respirer librement. On ne sait ni ne peut estimer la menace réelle que véhicule la propagation du virus, les craintes qu’elle suscite, les mesures, précoces ou tardives, de confinement-dé-confinement de gouvernements pris au dépourvu. Or ceux-ci parent au plus urgent pour rétablir/assurer la santé publique au prix d’une crise « paradigmatique » dont les séquelles risquent de peser lourd dans la restructuration économique, politique, médicale et culturelle de la planète.
Cette pandémie aurait pu être traitée comme toutes celles qui l’ont précédée, que ce soit la grippe asiatique (1957), la grippe de Hong Kong (1968) ou la grippe espagnole. Mais elle s'est déclarée dans un contexte particulier qui en fait un mal – viral – d’un genre nouveau. Une reconstitution schématique de ce contexte insisterait sur les points suivants :
Une protestation en sourdine ou ouverte contre les risques écologiques que les explosions démographiques, les surexploitations des ressources naturelles, avec leurs excès dévastateurs, les surconsommations recouvrant un culte quasi obsessionnel de la croissance font courir à la planète.
Un débat véhément et humoral sur la mondialisation/globalisation entre ses partisans soucieux de voir le monde se donner des instruments de gouvernance et de régulation à l’échelle de la planète, concernant les délocalisations, les flux migratoires, les protections écologiques, et les partisans d’un repli sur des souverainetés protectionnistes plus ou moins autoritaires.
Un allongement de la durée de vie s’accompagnant d’un vieillissement des populations, avec son cortège de maladies dégénératives, de la concentration des personnes âgées dans des maisons de vieillesse, de leur prise en charge par des systèmes de sécurité sociale qui risquent de crouler sous le poids des coûts d’une survie tour à tour gracieuse et ingrate, de leur traitement par des systèmes hospitaliers qui ne sont pas conçus pour gérer l’afflux des pathologies gériatriques.
Le retentissement assourdissant des médias se disputant les parts d’audience pour s’assurer leurs recettes publicitaires et l’extension prophylactique des réseaux sociaux démocratisant la prise de parole et autorisant l’intervention d’un chacun dans des débats longtemps confinés aux cénacles politiques ou professionnels.
Une réforme des mœurs sexuelles et familiales autorisant toutes sortes de liaisons considérées jusqu’à dernièrement comme hors-norme et s’inscrivant désormais dans une société qui se livre au culte de la démesure, que ce soit dans les arts ou la recherche, les loisirs ou les nourritures. L’homme se départ, pour le meilleur et pour le pire, de ses masques, de ses voiles… de ses pudeurs qui continuaient de cultiver le sens de la honte pour mieux contraindre à la réserve et intimer la discrétion et l’humilité. Voire il convertit ses masques et ses voiles en bannières, donnant à ses combats et à ses cultes l’allure de démonstrations ou de carnavals, que ce soit pour protester ou pour s’exhiber. Il ne cesse désormais de balancer entre le sens de la démesure de l’homme bariolé des démocraties brouillonnes et le sens de la mesure de l’homme policé des démocraties suturées de rites, de conventions et de politesses. La pandémie s’est produite dans le contexte d’une démesure dans tous les domaines, menée par les plus riches, visibles et voraces des hommes.
Dans ce contexte, cette pandémie ne pouvait que semer le trouble et activer les réactions que l’homme bariolé a cultivées ces dernières décennies dans les démocraties libérales. Souvent irraisonnées, elles partent dans tous les sens et pèsent, malheureusement, sur les décisions des gouvernements contraints de parer à la crise dans la précipitation, l’absence de connaissances et une troublante incertitude. Ce ne sont pas les politiciens qui prennent les mauvaises décisions – à l’exception notoire de Trump, élu comme une caricature de prédicateur évangéliste et gouvernant en avorton de gangster politique –, ce sont les médias qui donnent dans la surenchère et les réseaux sociaux qui attisent des disputes dans lesquelles ils ne comprennent pas grand-chose pour la simple raison que les chercheurs ne comprennent pas davantage. Partout, les gouvernants ont cherché à assurer, autant que possible, la santé et la sécurité de leurs concitoyens. Même le pari originel des Premiers ministres britannique et suédois sur l’immunité collective n’était pas dénué de bon sens : les personnes âgées et malades étant les plus exposées, confinons-les et laissons l’économie tourner, nonobstant des milliers de victimes dans les conditions sanitaires et pharmaceutiques données. Tant en Italie qu’en Espagne, en Hollande qu’en Norvège, pour ne pas parler de l’Allemagne, de la Corée, du Japon, voire de la Chine, les peuples se sont montrés disciplinés ; en France, les médias, possédés par les démons de polémistes incultes malgré leurs arrois livresques et leurs listes de publications, ont donné libre cours à de sottes roues médiatiques. Sans les blanchir de toute responsabilité dans l’incapacité des hôpitaux à faire face à une crise de cette nature et de cette ampleur, dans la création de clivages sociaux tels que, malgré la vulnérabilité générale, ce sont les résidents des quartiers pauvres et denses qui pâtissent le plus…, dans une politique gériatrique qui participe de la mise en réserve ou sous quarantaine gériatrique-euthanasique, les dirigeants au pouvoir se sont montrés dans l’ensemble à la hauteur de cette pandémie et l’on ne saurait incriminer plus d’une petite poignée dont l’incurie était davantage nourrie par le crétinisme populiste que par la malveillance politique.
Cette pandémie se présente bel et bien comme une plaie écologique amplifiée par ses proportions planétaires, par sa durée et par sa couverture médiatique d’heure en heure accompagnée de toutes sortes de commentaires prématurés. Ses causes sont inconnues et le resteront encore longtemps. Elles seraient hygiéniques, diététiques, climatiques… écologiques. On n’a pas pris la peine d’étudier les circonstances de l’apparition du SARS, on aurait peut-être découvert les causes – une mutation du virus ? – qui ont conduit à sa disparition. Des années seront nécessaires pour réparer les dégâts de cette crise et rien n’est moins sûr que les choses « redeviendront comme avant » une fois le virus maîtrisé/contrôlé. Contrairement au SARS, le corona a entrouvert la perspective d’un monde chamboulé par la contamination de l’air que nous respirons et que rien ne parerait à une catastrophe autrement plus cuisante, touchant toutes les tranches d’âge et battant des records de mortalité. La crise actuelle annonce ce scénario apocalyptique. Sinon celle-ci alors celle qui suivra. La pandémie coronaire pointe une série de problèmes qui réclament des changements radicaux de paradigme – dans la recherche, le traitement et l’accompagnement médicaux ; dans la gérance politique mondiale, étatique et locale ; dans la sensibilité religieuse ; dans l’éthique biomédicale ; dans le commerce économique ; dans la fabrication culturelle ; dans l’enseignement et la formation… Cette crise annonce, n’en déplaise aux rassuristes qui, sortis indemnes, ne se départiront pas de leurs aises médiatiques et mondains et poursuivront leurs ronronnements intellectuels, une déchirante révision du mode d’habilitation de la terre par les hommes.

