BILLET D’AILLEURS : LA TRAHISON DE LA RUE DES ROSIERS

5 Mar 2021 BILLET D’AILLEURS : LA TRAHISON DE LA RUE DES ROSIERS
Posted by Author Ami Bouganim

De loin, d’ailleurs, je peux me permettre de dire que s’il s’est trouvé un cuistre pour réhabiliter Pétain dans sa croisade contre les migrants, Zemmour ne me laisse d’autre choix que de me montrer cuistre pour lui dire mon aversion. Parce que c’est le métèque et le juif en moi, que célébrait Moustaki, qui n’en peut plus d’attendre qu’une voix juive vigoureuse en France dénonce ses diatribes anti-migratoires ou antimusulmanes et que sitôt que je m’en prends à cet énergumène, c’est toute une série d’invectives que je dois essuyer comme autant de piques de terreur. Parce que c’est aussi le maghrébin qui n’a jamais laissé passer une attaque anti-maghrébine, que ce soit en Israël ou en France, qui en a marre de ses simagrées. Parce que si le couscous de sa mère est le meilleur, celui de la mienne était plus hospitalier et généreux. Je ne comprends pas, je l’avoue, tous ces petits réactionnaires souverainistes qui se seraient mis à cirer les bottes qui les chasseront un jour de France. Que les prédispose donc à se montrer, eux, les fils d’immigrés maghrébins ou les petits-fils d’immigrés polonais, plus cocardiers que la garde républicaine ? D’où tirent-ils leur hargne contre les migrants ? Les musulmans auraient-ils traité leurs ancêtres en cosaques, en nazis, en pétainistes ? Que les habilite à blanchir la France de ses expéditions coloniales ? Que leur prend-il de décocher leurs petites phrases assassines contre un islam auquel adhèrent plus d’un milliard d’êtres humains ? Parlent-ils au nom d’un judaïsme qu’ils ne connaissent souvent pas ? D’un sens du monde qui rétablirait le sens du « am olam [peuple-monde] » ? Du charmant et excitant Petit Israël – dans les limites de la ligne verte – qui s’accommode d’une minorité de 20 % d’Arabes, où l’on ne distingue pas dans un bureau gouvernemental entre une préposée islamiste et une proposée judaïste et où tant la sharia que la halakha coexistent avec la législation laïque ? Les israélites se taisent, leurs enfants aussi. Ils ne reconnaîtraient pas leur douce France ni ne se reconnaîtraient en ces avortons intellectuels plus brouillons que lucides qui forment comme des pom-pom souteneurs du personnage bolloréen.

La France serait décidément dans une mauvaise passe. Ce ne sont qu’histoires de mœurs qui peinent à lui composer une grande histoire. Des viols, des harcèlements, des perversions. Ce n’est pas seulement de la déliquescence, incarnée par des chanteurs, des animateurs de télé, des acteurs, qui font surface, ce sont peut-être des signes de dégénérescence. C’est tout un pourrissement de l’esprit qui dégage des relents médiatiques plutôt nauséabonds. La régénération est pourtant à l’œuvre et elle vient, comme toujours dans l’histoire, comme partout ailleurs dans le monde, de l’immigration qui brise les corsets autour des cerveaux et des cœurs. Celle-ci est peut-être musulmane, la France devra s’en accommoder ou précipiter sa chute dans le dépotoir du vieux continent aux portes duquel elle se bousculerait aux côtés de la Hongrie et de la Pologne. Sa chance c’est que contrairement à celles-ci, les immigrés sont déjà dans la place et elles contribueront à la France ce qu’ils contribuent aux Etats-Unis, à l’Allemagne, à la Suède, à Israël. L’immigration n’est une malédiction que dans les bouches pâteuses qui dégagent de mauvaises haleines et déversent leur fiel sur tout et sur rien. L’intelligence n’est pas dénuée de tentations pour la perversion, Zemmour l’illustre. Il doit prendre le contre-pied de tout, sans jamais voir le deuxième côté des choses, sans mesurer les retombées de ses fulminations, sans montrer une once de responsabilité. C’est une manière de pousser la liberté de parole au-delà d’un seuil de décence sinon de démence et rien ne serait plus sacripant et accablant. Ce n’est peut-être que de la petite diatribe chez un esprit mesquin, ça n’en contribue pas moins à attiser des incendies dans des esprits surmenés ou, plus démoniaque, manipulateurs. Ce n’est, je le sais, qu’une marionnette et ce sont aux marionnettistes que je devrais m’en prendre. Je ne retourne assez régulièrement à lui que pour dénoncer la sacrilège atteinte à l’attachante et héroïque rue des Rosiers.

Un demi-siècle plus tard, la France se réveille et elle découvre que, d’alerte en alerte, elle est en passe de perdre sa crête. Elle a importé des travailleurs étrangers, pour balayer ses rues, paver ses routes, bâtir ses cités, reprendre ses exploitations, elle n’attendait pas qu’ils mettent au monde des enfants, des petits-enfants et bientôt des arrière-petits-enfants. Elle les a confinés dans des banlieues, elle n’attendait pas d’eux de les habiter et d’en prendre possession. Elle n’a cessé de vanter ses lumières et d’inviter les étudiants étrangers à investir ses amphis, elle n’attendait pas d’eux de prendre d’assaut les instituts de recherche. La France a ramené dans ses malles coloniales de la main d’œuvre à bon marché, elle ne s’attendait pas à ce que l’on prenne sa charité pour de l’hospitalité. La France continue de célébrer le terroir – la cuisine, la mode… l’intellect ! – sans grande considération pour le grand monde, malgré ses velléités tiers-mondistes, ses boniments francophones, son multilatéralisme. Elle s’aime trop pour tolérer des intrus qui ne se plieraient pas à son chic. Elle est religieusement si sourde qu’elle n’a de patience que pour ses cloches. Elle est si fière de ses monuments – ses châteaux, ses cathédrales, ses îles – qu’elle ne transige pas sur le culte de son patrimoine. Elle ne réalise pas le degré de violence symbolique qu’un petit-fils d’immigré qui ne connaît vraiment de la France que Sarcelles ou Saint-Denis doit exercer sur lui-même et contre ses parents pour se mettre aux civilités que la laïcité réclame de lui. Les Espagnols et les Portugais étaient catholiques, les juifs avaient des siècles d’expérience marrane ou para-marrane derrière eux, les immigrés maghrébins musulmans n’ont que le communautarisme, qu’il soit religieux ou culturel, pour conserver leur âme et s’intégrer, à l’instar des juifs avant eux, dans la société civile. Or le modèle laïc n’est pas – contrairement au melting pot américain – particulièrement accueillant : il réclame un déni de soi contre des promesses qui ne cessent de décevoir. La laïcité – les israélites historiques l’ont expérimenté, Lévinas l’a constaté – est un cellophane embaumant le catholicisme dans des églises qui perlent toujours les décors de la France. Aux Etats-Unis, les Evangélistes ont su, quoiqu’on en pense, revivifier le christianisme américain, le Gospel lui a taillé de nouvelles liturgies. C’est que la constitution laissait la religion sur la place publique, voire dans l’arène politique. En France, on passe tous les jours devant une église qui attend désespérément son « Génie du Christianisme » et qu’on s’empresserait de désoutaniser sitôt qu’il se présenterait sur les devantures du Cerf ou de Bayard.

Ces petits souverainistes seraient plus pathétiques que collabos – ils ne se révéleront collabos que lorsque la vieille droite catholique-maurassienne-pétainiste se tournera contre eux pour services rendus à la diabolisation de l’islam. Ils auraient succombé à la tentation nostalgique qui anime toute réaction. Ils veulent de cette France, prise de remords, qui les chérissait comme fils et filles de déportés ou comme pupilles symboliques qui avaient conquis les titres des journaux et les chancelleries médiatiques. Ils recourent à un verbe de plus en plus navrant pour ressusciter magiquement une France qui n’existe plus et ne reviendra plus – pas même après la guerre civile que les éléments d’extrême droite couveraient de leurs imprécations. Plutôt que de se poser en agents d’une mondialisation positive porteuse de promesses quasi messianiques, ils se posent, eux aussi, en alerteurs sur je ne sais quelles plaies qui recouvrent plus de racisme et de peur que de vaillance intellectuelle. Ils ont peur de leurs ombres – ce qui est compréhensible – et de leurs racines au Maghreb – ce qui l’est moins. Car ils sont plus arabes et berbères que normands et bretons. Qu’ont-ils donc à donner l’alerte ? On a compris, tout le monde a compris. Proposez donc des solutions et arrêtez d’avoir un haut le corps à l’appel du muezzin. Les intellectuels arabes, musulmans ou athées, sont tellement plus responsables et plus fiables ! On ne recule devant rien, il est vrai, pour les intimider et les réduire au silence. Les réseaux sociaux guettent, la vulgarité de certains commentaires désarme. L’intransigeance judaïste n’est pas moins implacable que l’intransigeance islamiste. Pourquoi la France ne se mettrait-elle pas au diapason de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis, du Canada, voire de la Suède ? Pourquoi cet acharnement contre les immigrés se parant de toutes sortes de slogans pour exorciser une peur qui n’a jamais servi par le passé qu’à exaucer les pires hantises. Pourquoi ne pas se résoudre, oui, à voir ailleurs pour apprendre à nuancer une laïcité qui gagnerait à l’être ? Pourquoi cet encroûtement dans ce qui, de loin, d’ailleurs, passe pour des dogmes politiques totalement obsolètes plutôt que républicains ? Pourquoi a-t-on abandonné les tribunes et les micros à des intellectuels de pacotille qui dépècent la France et brassent sans distinction les notions éculées de nation, de peuple, de souveraineté ? Même les Russes seraient plus apaisés sur la question religieuse et sur celle des migrants que les satanés laïcs de France.

Zemmour ne se présentera pas aux présidentielles. Il sait pertinemment qu’il aurait plus à perdre qu’à gagner. Il parade sur la peur qu’il cultive, il est assez malin pour savoir qu’il ne gagnerait, lui qui affectionne tant ses livres, qu’à vendre le brûlot qui lui servirait de manifeste. Il serait écarté par les allergies qui agissent dans les mouvances réactionnaires, rétrogrades et souverainistes, plus antisémites qu’anti-arabes. Parce qu’il reste à leurs yeux et malgré une réserve qui confine au déni de soi juif maghrébin et immigré – c’est le prix exorbitant que réclame la laïcité vue par Zemmour et qui ne contribue, quand il est versé, qu’à caricaturer ceux qui le consentent – un vulgaire épouvantail plus déglingué que clinquant, plus nerveux que courtois. Aberrant, n’est-ce pas ?