NOTE DE LECTURE : WILLIAM FAULKNER, LE HAMEAU (1940)

8 Mar 2021 NOTE DE LECTURE : WILLIAM FAULKNER, LE HAMEAU (1940)
Posted by Author Ami Bouganim

Ce texte se présente comme une petite virée littéraire, d’un trot régulier, sur une vieille rosse maladroite, roulant sa bosse, l’allure dégingandée, mâchonnant ses chiques, sans grand plaisir. Faulkner retrace la sourde préhistoire américaine sur un banc où s'entassent, désœuvrés, des hommes qui n’ont d’histoire ni derrière eux ni devant eux. Ils tailladent machinalement leur morceau de bois, sans caresser de dessein particulier, sans songer vraiment qu’ils arriveraient au bout de la tâche. Des badauds de l’ennui, « à bavarder tranquillement de temps à autre à propos de rien... », leurs voix rendant les échos d’une rumination émaillée de rots, de grognements et de soupirs, sans autre loisir que de cracher sur la terre. L’Amérique dans toute sa pauvreté, matérielle et intellectuelle, sans le vernis de la richesse et qui voile généralement son philistinisme.

Faulkner n’aurait pas assez taillé sa plume, il nous livre un texte plutôt brut. Sans procéder aux finitions nécessaires pour mieux décrire son hameau. Sans radio, sans journaux, sans télé, sans église, les hommes végètent comme autant d’herbes sauvages, menacés d’avachissement ou de crétinisme, n’attendant leur salut que du dollar. Dans un silence aride où les mots auraient tant rouillé qu’ils n'auraient plus de sens. La sécheresse des personnages pousserait Faulkner à surenchérir littérairement pour ne pas succomber à leur silence. Il consacre des pages et des pages à la même scène qu’il ne sait pas toujours comment boucler ; on lit des pages et des pages sans savoir de quoi ni de qui il parle. Peut-être la saga d’une dégénérescence ; peut-être l’odyssée d’un crétinisme. Une certaine maladresse serait décelable dans cette dissonance entre la tentation de l’auteur pour le faste littéraire, dans la redondance poétique par exemple, et la simplicité des mœurs de ses personnages. L’Américain de Faulkner présente les traits du dernier homme de Nietzsche.

Un de ses mérites consiste précisément à écrire autant sur des gens atteints de cécité congénitale et généralisée pour lesquels la vie n’est qu’un long marchandage avec la misère. Il atteint au génie quand il les prend à leur niveau le plus primaire. Dans ce texte, il excelle en particulier dans son inlassable tentative d’écrire l’odyssée d’un idiot amoureux d’une vache en laquelle le lecteur se surprend à se reconnaître : « Quand il s’avança vers elle, elle fit demi-tour et courut vers la pente du ravin, grattant furieusement et vainement le sable qui fuyait sous elle, comme si, au comble de la honte, elle voulait échapper, non pas seulement au garçon, mais au spectacle même de son intimité outragée, où elle avait été jetée soudain et sans avertissement, trahie et outragée par son héritage biologique. Il la suivait toujours, lui parlant, essayant de lui dire que cet outrage violent à sa délicatesse de vierge n’était pas une honte, puisque tel est l’éternel et irrémédiable défaut de la texture de l’amour. Mais elle ne voulait rien entendre. Elle continuait à gratter le sol fuyant du talus, jusqu’au moment où enfin il appuya son épaule contre sa cuisse, et la souleva en avant. »