NOTE DE LECTURE : TENNESSEE WILLIAMS, LE PRINTEMPS ROMAIN DE MRS STONE (1950)

25 Mar 2021 NOTE DE LECTURE : TENNESSEE WILLIAMS, LE PRINTEMPS ROMAIN DE MRS STONE (1950)
Posted by Author Ami Bouganim

Les récits du Reader’s Digest seraient à l’Amérique ce que les feuilletons de Dostoïevski sont à la Russie et les reportages de Balzac et de Zola à la France. Produites sous de rigoureuses conditions sanitaires de l’esprit, les lettres américaines se digèrent sans grands problèmes. Tennessee Williams serait l’un des auteurs les plus habiles parmi ces techniciens de l’écriture passés maîtres dans l’art de produire des récits qui commencent dans une salle d’attente et se terminent quand le train entre en gare ou quand l’avion atterrit – autant de pièces de théâtre. Leur lecture serait une manière de voyager sans s’encombrer de bagages. Ils passent les trois à quatre longues heures d’un pénible voyage en trois à quatre heures d’une lecture délassante. Sans plus. Quand la télé aura fini d’écarter les livres dans les trains et les avions, il ne restera de Tennessee Williams que les films produits à partir de ses pièces de théâtre.

Ce récit est savamment conçu et habilement construit autour d’un insight banal et universel : ah ! la maudite déchéance que nous réserve le temps qui passe ! Après la mort de son mari, une actrice américaine se retire à Rome pour vieillir loin des lieux où elle s’est épanouie et où elle ne se résout pas à flétrir. Elle s’abandonne à une liaison avec un gigolo italien qui la quitte pour une autre actrice américaine. Elle se lie alors avec un jeune et beau clochard, qui rôde autour d’elle dès le début, sans nom et sans titre, étrange et exhibitionniste. Nous assistons à la reddition d’une femme dont toute la gloire reposait sur les privilèges qu’assure la beauté et qui, en vieillissant, ne peut que perdre sa dignité. Elle a tellement été prise par sa vie d’actrice qu’elle a omis de s’assurer ces « réserves intellectuelles » qui l’auraient peut-être préparée à assumer plus sereinement sa vieillesse. La morale de l’histoire : même les esprits les plus déterminés qui avancent sans égards pour les traces qu’ils laissent derrière eux et les échos qu’ils suscitent autour d’eux se heurtent inéluctablement à la rigueur des ans et à leur cortège de regrets, de désillusions et de tentatives de se ressaisir.

Le texte se caractérise par sa fluidité. Le récit coule, sans accrocs et sans longueurs, et quand il lui arrive de s’écarter pour évoquer, en flash back, des épisodes du passé, il retrouve très vite le chemin du retour. Il s’accroche à un personnage qu’il accompagne de commentaires courts et sobres le long d’un destin qui s’abîme inexorablement contre la déchéance et la mort. Les tentatives d’évasion, les héroïques résistances, les stoïques résistances ne servent à rien. L’aisance avec laquelle Tennessee Williams passe d’un personnage à l’autre suscite l’admiration. Elle trahit néanmoins une certaine banalité psychologique, source d’ennui pour le lecteur pris de la sensation de « déjà lu », quoique ce soit le seul roman, si je ne m’abuse, du dramaturge. La riche star américaine, âgée à peine de cinquante ans, s’écrie : « Lorsque le temps sera venu où personne ne pourra plus me désirer pour moi-même, il sera préférable qu’on cesse de me désirer. »

Les meilleurs livres ne sont peut-être pas ceux qui donnent une indigestion cérébrale...