The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’HOMME INCONNU

Ces dernières années, j'avais de plus en plus de mal à entendre ma voix radoter sur Platon et encore plus sur toutes ces notes annexes dont je traitais comme président de séance ou comme intervenant. La question sur l'être et le néant prenait une lancinante tournure : « Pourquoi la parole plutôt que le silence ? » Entre deux congrès, deux livres et deux esclandres, je cherchais volontiers mon loisir dans un parc à l’abandon hanté de toutes sortes de silhouettes qui n’étaient ni plus ni moins réelles que dans les couloirs, les salles d’attente, les rues. Dans mes escapades, je ne cessais de croiser un homme inconnu. Sans nom ; sans rôle ; sans regard. Les cheveux gris ramenés en queue de cheval à la nuque, la chemise ouverte sur un torse nu, hiver comme été, une immuable pipe à la main. Quand il ventait, il l’allumait à l'abri d'un pan de son veston. Il lui arrivait également de s'installer au beau milieu d'un banc, étendant les bras sur l'accoudoir pour dissuader que l’on s’assoit à côté de lui, et de suivre les oiseaux et les papillons. La solitude déteignait sur tout son être, au point de l’enrober d’une bulle invisible le protégeant contre toute intrusion dans ce qu’il était et n’était pas.
Je ne savais si c'était un recalé de l'Université ou du Ciel. Un chercheur qui avait renoncé à ses recherches ou un intégriste qui avait perdu son Dieu. Il ne me retournait pas mon salut, il ne répondait plus. Il ne me remarquait pas ; il ne regardait plus. C'était le clochard absolu. Il ne cherchait rien, ni sens ni non-sens, ni compagnon ni mécène. Il était peut-être sourd et muet. Sans plus de voix. Ni pour prophétiser ni pour alerter ; ni pour discourir ni pour converser. Il ne prêtait plus d’importance aux voix ; il ne leur concédait aucune portée. C’était une victime du chahut ou un plaisancier du silence. Dans cette ville, on ne se risque pas à éconduire les clochards pour la simple raison qu'on ne sait ce qu'ils cachent. Des prophètes surclassés, des Messies manqués, des justes inconnus, des sages méconnus. Je l’aurais volontiers assimilé à un intellectuel si je ne savais les intellectuels possédés par leur voix au point de n’en être libérés que par la mort.

