NOTE DE LECTURE : DANIEL RONDEAU, TANGER ET AUTRES MAROCS (1987-1997)

11 Jul 2021 NOTE DE LECTURE : DANIEL RONDEAU, TANGER ET AUTRES MAROCS (1987-1997)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est un des livres les plus sensibles sur Tanger. Une galerie de personnages de Paul Bowles à Rachel Muyal en passant par Mohamed Choukri dont Rondeau brosse un beau portrait après sa consécration : « Choukri le Riffain, l’enfant du bourbier, de la famine et de la rue, celui qui étonna le monde de son « Pain nu », est devenu un personnage dans sa ville. » Bowles se présente comme il aurait aimé qu’on se souvienne de lui. Un homme des paquebots échoué ou amarré à Tanger. Il n’y faisait plus rien sinon recevoir des visiteurs qui souhaitaient connaître l’auteur d’« Un thé au Sahara » et écouter ce qu’il avait à raconter sur la ville. Il a découvert Choukri, il a écouté Mrabet, il a reçu Rondeau, plus sensible au personnage de Jane, son épouse, femme-enfant, qui se laissa ensorceler par une vendeuse de graines pour oiseaux : « Cette passion sans fin domina les premières années de Jane. » L’aura de Bowles ne lui vient pas tant de son œuvre que de son rôle d’accoucheur de talents et de curiosités littéraires, dans cette « cité gouvernée par l’ange du bizarre » qui balançait, en ses années post internationales, « entre le grandiose et la pacotille » et où l’on se risquait pour imprimer un rebondissement à son destin.

Rondeau est de ces reporters qui se promènent avec un carnet dans la poche, tellement pris par leurs notes, à relever les noms des bateaux ou des tavernes, qu’ils ne voient rien et associent le lecteur à des détails qui n’impriment pas grand-chose sur son texte intérieur. Il réussit néanmoins à en dégager des sensations, des impressions, des enchantements. Il procède par touches, que celles-ci reconstituent des entretiens, des rencontres ou ces scènes dans lesquelles il excelle avec un talent américain à la Twain ou à la Faulkner rare chez un français. On succombe, comme avec tous les chroniqueurs de Tanger, au tournis des célébrités qui ont habité la cité. On ne les connaît pas, l’auteur ne les connaîtrait pas davantage, il feint de les connaître, pour restituer le syndrome de cette plaque tournante des célébrités oubliées et mieux le communiquer à ses lecteurs. Bien sûr Delacroix et ses aquarelles, Matisse et ses deux hivers tangérois, Paul Bowles, qu’on aurait inventé s’il n’avait existé que pour donner un marabout international à la ville sur le détroit. Sinon tous les autres furent de passage, pour une virée hallucinogène ou sexuelle ou pour une retraite rassise. Rondeau n’est pas en manque de mots, il en abuse. On ne sait que penser de ses phrases. Certaines séduisent comme lorsque parlant de Bowles il écrit : « Il n’aime pas que les sentiments sentent l’huile rance », d’autres rebutent comme lorsqu’il décrit les décors : « La terre est nue et granuleuse comme une écorce d’orange. »

Rondeau a publié un premier livre sur Tanger au milieu des années 80. Puis il y est retourné au milieu des années 90. Il s’est également acquitté d’une série de reportages sur le Maroc (Ouarzazate, Zagora, Marrakech, Kasba Tadla…). C’est tout cela qui l’autorise à mettre le Maroc au pluriel. Ca tourne quelquefois au mauvais journal, composé de notes sans suite, sans ambition et sans vocation. C’est somme toute convenu, y compris la place Jamaa el-Fna à Marrakech, si ce n’est qu’il termine son inventaire par cette belle vision « de conteurs aux yeux blancs ». Comme si le conte était l’œuvre d’hommes aveugles qui s’entêtent à se conter le monde derrière ce qu’ils ne voient pas ou derrière leurs jours livides et qu’il n’est meilleurs conteurs que ceux qui ne voient pas : « Chaque soir, sourds à cette fièvre délirante, statufiés sur leurs chaises de fer, les mêmes hommes âgés méditent silencieusement dans les décombres du jour. »

Ce livre pose la question du journal de voyage à une époque où la caméra restitue encore le mieux les sites et les paysages. Rondeau persiste dans le genre et comme il n’a pas le sens de l’humain, il crépit son texte d’une quincaillerie littéraire qui nous dérobe les remous des créatures. Les lecteurs qui n’ont plus la patience pour ses doublages de mots se rabattent volontiers sur les documentaires traitant de Tanger ou de Marrakech. Seuls les noms conservent leur magie et résonnent comme des invitations au voyage. Rondeau ne s’attache vraiment le lecteur que lorsqu’il se départ de son commerce documentaire et prospecte l’âme des lieux, comme lorsqu’il se risque dans la zaouïa aux abords de Tamgrout, près de Zagora. Il visite sa bibliothèque pour inspecter ses livres, s’intéresse aux péripéties des étudiants de sa medersa, s’attache aux possédés, « marionnettes d’un destin pervers », « repliés derrière les remparts de carton à l’abri desquels ils guettent les assauts d’ennemis invisibles ». Il a ce beau passage : « Le coucher du soleil libère chaque soir l’expression de leurs angoisses. Un vent de folie souffle alors sur la cour intérieure de la zaouïa. Certains possédés poussent des cris d’animaux, d’autres se tordent et rampent sur le sol, quelques-uns dansent sur des rythmes étranges qu’ils sont seuls à entendre, les plus malheureux se précipitent contre les murs, la tête la première. Toute cette agitation cesse comme par miracle à l’heure de la prière. » Mais c’est encore le désert qui inspirerait le mieux Rondeau, comme s’il rouillait sa quincaillerie littéraire, qu’il ne trouvait rien à décrire, manquait de tous ces mots précieux qui encombrent son texte davantage qu’ils ne l’enrichissent. Le silence lui permet de se délester de sa caméra littéraire et de se poser des questions : « Seulement l’homme dans l’innocence du désert, qui prend son repos au creux de la terre et cherche dans le ciel les réponses aux questions que le silence lui pose. » Malheureusement lui aussi serait atteint du terrible mal intellectuel français consistant à renchérir de citations. Ce ne serait pas même pour ébaubir le lecteur-auditeur qui ne cesserait de protester contre cette couverture citationnelle : « Si tu as quelque chose à dire, dis-le, ne me sors ni Baudelaire ni Péguy. » Ces intellectuels ne savent pas que les écarts d’érudition entre les générations ne cessent de se creuser et que l’on ne se soumet plus avec autant de docilité et de crédulité à l’autorité de leurs citations dont on ne sait d’où ils les tiennent et quel rôle ils leur impartissent. Rondeau pousse, en certains passages, cette manie à la caricature : « Après une longue attente – j’ai le temps de repenser au dernier texte écrit par Chateaubriand, un livre brûlant disait Barthes, et consacré à l’homme qui inaugura la réforme cistercienne sous Louis XIV au monastère Notre-Dame-de-la-Trappe, « La vie de Rancé » –, nous sommes introduits dans une salle meublée d’une façon sommaire. »

L’ouvrage de Rondeau est plus ciselé que celui que Dominic Rousseau consacre à « Rachel Muyal, La mémoire d’une Tangéroise ». L’auteur disposait d’un personnage de rêve, il le dissout dans un éloge mielleux et redondant qui n’innove rien, ni sur Tanger ni sur la regrettée Rachel Muyal. On s’attend à une égérie, on reçoit une entremetteuse entre les livres et les auteurs, membre de la Jet Set pour laquelle Tanger était une station mythique. Ni fibre tangéroise ni fibre juive, ni fibre libraire ni fibre féminine. Les lecteurs sont si absents de ce livre qu’on se désole de sa lecture. On ne comprend pas pourquoi les éditeurs n’ont pas élagué le tiers du livre et pourquoi l’auteur a cru que ses anecdotes méritaient lecture. Il n’a pas lu les livres sur Tanger – peut-être Rondeau dont il emprunte des anecdotes –, il aurait découvert qu’il n’était pas à la hauteur de son personnage, l’une des dernières survivantes du Tanger international et mondain. C’est encore chez Rondeau qu’on trouve des passages éloquents sur cette grande dame comme lorsqu’elle le met en garde : « Vous apprendrez à ne pas croire ce que raconte notre ville. […] Tanger est souvent un décor, et parfois un mensonge. » Décidément les éditeurs ne doivent plus être à la hauteur pour que même Gallimard laisse passer des phrases de Rondeau du genre « … avec des taches de rousseur en bandoulière sur leur peau trop rose. » Ils retiendraient d’autant plus facilement des ramassis littéraires qu’ils ne les lisent pas et misent sur la renommée des auteurs. Les lecteurs n’ont qu’à ne pas lire, diriez-vous, mais ils ne s’en rendent compte, les malheureux, qu’après avoir été floués par une critique qui se serait contentée, dans le meilleur des cas, de survoler le livre pour rédiger une recension publicitaire.

Photo : Matisse, Tanger, 1912.