BILLET D’AILLEURS : VERS UNE ERE POST-HUMAINE (I)

12 Aug 2021 BILLET D’AILLEURS : VERS UNE ERE POST-HUMAINE (I)
Posted by Author Ami Bouganim

Les débats autour de la pandémie, tant sur les réseaux sociaux, les ondes et les écrans que parmi les praticiens, révèlent une méconnaissance de la médecine, de ses liens avec l’industrie pharmaceutique, de ses prétentions à se poser en science et du charlatanisme qui persiste à coller à elle. Le désarroi des soignants face à l’activation de pathologies sur laquelle ils n’ont pas de contrôle et contre laquelle ils ne sont pas protégés n’a pas manqué de troubler. On n’a pu s’empêcher de s’interroger : toutes ces prouesses technologiques, toute cette pharmacopée, toutes ces promesses génétiques, pour se retrouver, désarmés et désorientés, face à un virus inconnu. L’attente d’un remède – à un mal qu’on ne connaît pas, la course au vaccin – pour se protéger contre un mal qu’on ne connaît pas, s’inscrivent dans une politique de la prévention, chaperonnée par les industries pharmaceutiques, qui participle davantage de l’exutoire que de la remédiation. Ce n’est pas la médecine qui a déçu, c’est l’industrie pharmaceutique qui s’est emballée en misant sur un vaccin dont elle était assurée de vendre des milliards de doses plutôt que sur un traitement qui aurait contribué à « grippaliser » cette épidémie mais qui ne serait vendu qu’à des dizaines de millions de doses. Le virus a peut-être surpris, quoique des contrées entières sont exposées à des virus encore plus meurtriers, et l’emballement médico-sanitaire, que le virus soit issu d’une chauve-souris ou d’un laboratoire, est l’un des indicateurs les plus éloquents que la science, considérée comme le principal acquis de l’humanité, n’est pas un vulgaire instrument à sa disposition, mais qu’elle est portée par une logique que rien n’arrêterait et qu’elle risque de se retourner contre l’humanité alors même qu’elle se propose de remédier aux problèmes, de plus en plus désastreux, qui naissent dans le sillage de ses progrès. C’est peut-être paradoxal, ce n’en est pas moins patent. L’homme n’est plus aux commandes de la science, il est entraîné par elle et par les industries qu’elle booste.   

Ce n’est pas une pandémie comme celles qui l’ont précédée, elle promet-menace de chambouler le train du progrès continu tel qu’il s’est ébranlé depuis la révolution industrielle avec son cortège de recherches et de découvertes. Son cortège de guerres aussi, de plus en plus meurtrières, avec leurs massacres et leurs charniers, de révolutions et de contre-révolutions, de querelles religieuses dégénérant en croisades et en conquêtes. Rien ne sera plus comme avant – si ce n’est après ce virus, ce sera après le prochain. C’est, n’en déplaise à certains commentateurs mondains, le signe le plus patent que l’humanité a atteint un seuil de mutation. Le vaccin ARN messager est une nouvelle pièce dans le remplacement de l’humain, tel qu’on l’a connu jusque-là, dont traite la philosophie classique et ses scolies intellectuelles modernes et post modernes, qu’engage l’éthique qui a trouvé son couronnement le plus magistral chez Kant, par une créature dont on ne devine encore ni la sensibilité ni l’intelligence, si tant est que ces termes auront encore un sens. Il sera robotisé par ses instruments de communication, ses piles cardiaques, ses puces cervicales et les vaccins qui lui seront injectés pour parer aux dangers sans cesse nouveaux. On entre, par-delà les tensions religieuses, migratoires, politiques, qui ne seraient qu’autant de « chicaneries » entre les derniers des hommes, par-delà les pathétiques considérations sur le coût névrotique de cette crise et les promesses de résilience de l’homme, voire par-delà le heurt entre l’on ne sait plus quelles civilisations, dans une ère post-humaine vers laquelle l’on s’achemine sans marquer de pause – sans pouvoir le faire – pour se donner les rudiments de pensée et d’éthique que cette transition réclame.

Cela ne se fera pas sans velléités de repli sur soi au sein de groupements humains, qu’ils soient nationaux, religieux ou doctrinaux, de tentatives de se cloisonner derrière ses mœurs et ses cultes. Une déconnection de la science, de ses acquis et de ses gâchis, n’est pas à exclure, je crains néanmoins que ces déconnections ne soient dérisoires et éphémères. L’humanité s’est engagée, pour le meilleur et pour le pire, dans le destin que lui réservait le pari sur une science qui se retourne – destinalement pour reprendre Heidegger – contre le poète en l’homme. Sous la pression de la surconsommation et de la surcroissance ; de l’exploitation effrénée des ressources naturelles ; de la surenchère sur l’allongement de la vie et maintenant des nouvelles mœurs sanitaires. On ne cessera de booster les vaccins, les sens, les intelligences, les compétences par des interventions génético-biologiques. Les derniers des hommes que nous sommes, pour encore cent ans sinon cinquante, se posent des questions – sur les perturbations climatiques, sur les gestations pour autrui, sur les brassages migratoires, sur les limites éthiques de l’intervention médicale, sur les mesures requises pour juguler la destabilisation des équilibres écologiques – que les humains de l’avenir ne comprendront pas. La déconstruction était encore une tentative de valser sur l’incongruité herméneutique des textes et de leur canonisation, elle autorisait des variations poético-herméneutiques sur l’être et l’éclaircie. Les disciples de Heidegger écartaient la science pour cheminer avec Hölderlin et Angelus Silesius ; les disciples de Lévinas la célébraient pour se consoler de variations talmudiques sur l’autre et sur autrui. Or nous n’en sommes plus à ces malicieux exercices de pensée. La déconstruction de la pensée, qu’on retrouve à des degrés divers dans l’ensemble de la production philosophique de ce début du XXIe siècle, s’est soldée par une sclérose de l’esprit qui ne sait plus où il en est et vers où il doit s’acheminer. Il piétine dans la vase vulgarisatrice des chercheurs qui n’ont jamais débité autant de traités pour dire leur incompréhension de la science. On ne sait plus ce qu’on dit, ce qu’on lit, ce qu’on écrit, ce qu’on croit ; on ne sait ce que la science sait, pour ne point parler de ce qu’elle autorise ou interdit. L’humanité semble bien contaminée – viralisée ? – dans ses cordes de révélation, de dévoilement, de recherche, de communication, de critique, de création. L’ère virale a commencé avec les virus digitaux, elle se poursuit avec les virus biologiques. Bientôt nous aurons des virus climatiques et respiratoires. Mais peut-être couvons-nous une gestation poético-mystique qui ne se décide pas à percer les considérations par trop mercantiles des médias, y compris les maisons d’édition.

Ce n’est pas la mise au point d’un vaccin, qu’il s’avère performant ou non, qui éludera les questions médicales et les questions en bioéthique soulevées par cette crise qui révèle une menace sur l’humanité en l’homme. Ce n’est pas tant la pandémie et son cortège de restrictions sanitaires, le chamboulement des programmations, les remaniements dans les modes de scolarisation, de socialisation et d’acculturation, les perturbations dans les communications et dans l’industrie du tourisme, ce n’est pas même le nombre de millions de morts qui pèseront sur l’humanité (les victimes des épidémies n’ont jamais pesé), que la réaction pour parer à cette nouvelle variété de danger qui marquera un tournant. La mise au point du vaccin, pour ne prendre que ce point, livre l’humanité une une industrie pharmaceutique qui, pour des raisons mercantiles, accélérera sa transition robotique. On ne se contentera pas de ce vaccin ou d’un autre, ce sont tous les remèdes que l’on sera amené à reconsidérer, exploitant autant que possible les technologies mobilisées par l’ARN messager. Ce ne sera peut-être pas des anticorps seulement qu’elle véhiculera mais bien autre chose et face à l’insécurité et l’urgence sanitaires, pour protéger les populations, prolonger la vie, aiguiser les sens, pour toutes sortes de raisons eugéniques, rien n’empêcherait de modifier l’humanité telle qu’elle caractérise l’homme que nous connaissons.

Serait-ce meilleur ? serait-ce pire ? – Je n’en sais rien, je ne dispose pas pour l’heure des rudiments de pensée et d’éthique qui me permettraient d’en juger…

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