The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : JOHN HOPKINS, CARNETS DE TANGER (1962-1979)

Hopkins est l’un de ces auteurs qui ont succombé au syndrome littéraire de Tanger. C’est là qu’il prit ses premières drogues, composa ses premiers textes, c’est de là qu’il sortit régulièrement pour ses « baptêmes du désert ». Cela se présente d’abord comme une traversée de la jeunesse à une époque où l’on ne souhaitait pas se ranger, de Princeton à Tanger en passant par le Pérou, l’Italie, le désert de Lybie, l’Egypte. Sur une moto de la mort et des trains poussiéreux qui passaient en trains mortuaires. Hopkins tient un journal à la manière de Gide et très jeune il décide qu’il se consacrerait à la littérature. Parce que l’écriture est cette écume qui garnit et sauve les jours : « L’écriture me rassurait ; elle me prodiguait une mission quotidienne ; elle me donnait confiance dans des territoires étrangers. Mon carnet devint un ami avec lequel j’avais hâte, jour après jour, de converser. »
Hopkins était de ces écrivains américains en rupture de ban avec les Etats-Unis et avec sa littérature. Ils se cherchaient une plume ailleurs, ils ne la plantaient nulle part, sinon dans l’exotisme. Ils s’entêtaient à écrire pour écrire, plus engoués de Proust et de Céline que de Twain et de Faulkner. Très vite, « Les Mouches de Tanger » viendra consacrer une des carrières littéraires les plus étonnantes de la deuxième moitié du XXe siècle. Hopkins se ressourçait dans le désert davantage qu’à Tanger ou Marrakech. Il n’en avait pas moins conscience que seules de solides racines, qu’on les cultive ou les extirpe, instigue une grande littérature : « Tous les grands romans se nourrissent de profondes racines et je ne suis pas sûr de connaître les miennes. » On distinguerait dans son sillage entre une écriture des racines, à la Bashevis Singer ou à la Marquez ; une littérature d’érudition, à la Robert Musil ou à la Umberto Ecco ; une écriture de journal, que ce soit à partir de notes de voyages ou de notes mondaines. La première serait en train de tarir parce qu’on serait de plus en plus mondialiste et qu’on n’aurait plus ni curiosité ni patience pour ses racines. Désormais la littérature serait traitement décomplexé de sa vie, à donner la nausée de ses auteurs, et les productions seraient de plus en plus plates, ne s’enracinant plus que dans des brouillons de livres ou dans les coulisses de studios de télévision ou de cinéma. Les grandes fresques – de Tolstoï et Dostoïevski – auraient pris fin avec les feuilletons ; les grandes gestes littéraires – Proust, Joyce, Mann – se seraient amenuisées avec la patience d’écrire et de lire.
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Le titre de ces carnets abuse. Le narrateur réside davantage à Marrakech, où il écrit, qu’à Tanger, malgré le bleu-Matisse de sa mer et de son ciel. Il se plonge régulièrement dans le désert et se risque en Afrique. Le Maroc était de contrastes. Dans les villes autant que dans le bled. Après la guerre, il accueillait des nostalgiques de royaumes disparus et d’univers dévastés, « des réfugiés, des inadaptés sociaux, des artistes et des aventuriers venus des quatre coins de la terre. Ils apportent avec eux les vestiges de cultures qui n’existent plus et leur redonnent vie dans ce pays ». Le nombre des écrivains et la quantité de leurs ouvrages donnent le tournis. On n’aurait jamais soupçonné une si vaste production. Hopkins ne mentionne pas le nom d’un auteur sans donner ses titres et comme la liste serait trop longue il conclut par l’expression « entre autres livres ». On écrivait dans les brumes qui commençaient à envelopper une vocation qui perdait sens tant les livres se bousculaient. A la veille de son départ du Maroc, la contrée s’imposait à Hopkins comme une maison de repos. On n’y prenait sa retraite que parce que le service était inclus ou qu’il n’était pas cher : « Tous ces résidents de longue date sont totalement dépendants de leurs Marocains. Avec eux, ils peuvent vivre une vie confortable et créatrice ; sans eux, ils seraient peut-être tous dans des maisons de repos. »
Hopkins est conquis par le mode de vie des Berbères, bons de nature, ne soupçonnant pas autrui de malveillance. Il loue leur honnêteté et leur simplicité, leur hospitalité et leur modestie. Il est séduit par la solitude qui entoure et émane de chacun d’eux : « Il semble perpétuellement seul, même lorsqu’il est en compagnie d’autres hommes. » Leur acquiescement au destin – leur fatalisme ? – livrerait le secret de leur sérénité : « Ils nous font passer, nous autres Occidentaux, pour des névrosés se raccrochant à des semblants d’espoir alors qu’eux savent que le destin n’est pas devant nous, sur notre chemin, mais derrière nous, écrit de temps immémoriaux par la main de Dieu (Mektoub). Ils donnent l’impression d’être plus sages et plus heureux, prenant la vie comme elle vient et (inch’Allah !) en tirant le meilleur parti possible. » C’est sûrement plus nuancé, ils ne seraient fatalistes qu’après coup, ils lisent le passé et le présent comme destin, ils lisent l’avenir comme espoir.
En revanche, on se demande ce que Hopkins cherchait dans le désert. Il exerce sur lui un certain attrait. Peut-être celui du néant : « Mon travail d’écrivain, tout comme ce périple à dos de chameau, est un voyage dans le néant. » Les gens du désert sont bardés mentalement : « Leurs souffrances sont apaisées par une assurance spirituelle indéfectible alors que les nôtres sont aggravées par le doute. Toute leur vie ils ont dormi sous les étoiles, en un lieu où l’esprit croît jusqu’à investir l’espace tout entier alors que nos âmes sont la proie d’une agressivité découlant de notre isolement. » On a des scènes solidement couturées comme l’abattage de ce chameau : « On ampute la tête, on tranche les sabots. On ouvre le ventre pour éviscérer l’animal. Le foie, très prisé, est mis de côté, les intestins vidés et emportés dans des paniers. La peau est arrachée d’un seul tenant. » En Afrique, au Togo et au Nigéria surtout, c’était plus déchaîné, peut-être parce que moins lié par Dieu, sans vibrations liturgiques.
Comment trouve-t-on le temps de tenir un journal alors qu’on est pris par l’écriture ? quel rôle tient-il ? Des notes autobiographiques, des considérations extra littéraires, des commentaires subsidiaires ? Hopkins était balloté entre Tanger et Marrakech, entre les mouches de l’une et les tarentules de l’autre. C’était, à l’en croire, un virtuose de l’écriture. Or, comme Saul Bellow le lui insinue, cela ne suffit pas et l’on doit encore se donner technique et structure. Le journal était pour lui un répit dans la tension de la création littéraire. On se soulage de ses mots sans s’en soucier : « Je me contente de noter les mots au fur et à mesure qu’elles se présentent. Les idées enregistrées ne font nulle violence à mon âme. » De ces journaux inégaux, avec une traversée du désert sans prétentions anthropologiques, de ces textes qui ne présentent d’autre intérêt que d’alimenter l’interminable conversation entre écrivains de commune catégorie. Ce journal abonde en matériaux qui serviront « Les Mouches de Tanger » où l’on retrouve Tanger, davantage que le désert, avec des personnages plus titubants que stables et une action tour à tour pluvieuse et ensablée.

