The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA FERMETURE DE LA BIBLIOTHEQUE

Quand les mites se déclarèrent dans la bibliothèque, il ne prit pas moins d’un an au bibliothécaire pour découvrir les dégâts. C’est qu’il n’était pas souvent dans son royaume. Il n’avait presque plus de lecteurs. Les uns étaient morts, les autres avaient migré vers des lieux moins embrouillés. Il arrivait, par-ci, par-là, qu’un parent traîne ses enfants à l’intérieur « pour leur montrer une bibliothèque ». Il se faisait un devoir de leur servir de guide. Il s’était même constitué une petite exposition pour illustrer l’évolution du livre de sa naissance sur la pierre et le parchemin à l’étrange urne qu’il trouvait dans les volumes de La Pléiade. Les petits visiteurs donnaient vite des signes d’impatience et se désintéressaient de ses explications. Ils étaient de plus en plus nombreux à lire sur des tablettes, ils ne comprenaient pas l’importance de ces vieux ouvrages qu’on n’ouvrait plus. C’était de plus en plus poussiéreux, délabré et miteux.
Les visiteurs se faisant de plus en plus rares, le bibliothécaire s’absentait souvent en journée pour ne pas endurer le terrible ennui qui s’abattait sur lui et comme depuis les dernières restrictions budgétaires il n’avait plus d’assistante, il mettait un panneau sur lequel était inscrit : « Reviens de suite. » Il se rendait dans un bar où il avait ses habitudes ou, quand le temps le permettait, il assistait aux parties de boules dans le parc le plus proche. Ses retraités choisissaient de tirer le cochonnet plutôt que de moisir dans une bibliothèque ou de se décomposer devant un écran. Le bibliothécaire n’avait rien à craindre, personne ne le chercherait. L’homme d’entretien, un grand et auguste Malien, avait ses propres clés et il était si méticuleux qu’il n’était pas besoin de passer après lui. La direction générale des bibliothèques ne donnait plus signe de vie, elle n’avait plus rien à inspecter, on savait les bibliothèques de quartier de plus en plus encombrés de livres et de plus en plus vides de lecteurs. Mais on ne ferme pas plus les bibliothèques que les églises. Le plus délicat pour notre bibliothécaire restait d’expliquer pourquoi il ne déplaçait plus pour récupérer les livres d’un défunt ni ne consentait à les recevoir.
Le bibliothécaire avait passé sa vie à lire les catalogues et les 4e de couverture et les livraisons avaient été si riches qu’il n’avait pas eu le temps de s’attarder à la lecture des livres. Ce n’était pas maintenant que sa vue baissait qu’il allait plonger entre leurs pages. Il parcourait toujours les magazines, s’attardant à un article ou l’autre, ne manquait pas le dernier Modiano dont la lecture le berçait, évitait le dernier Angot qui le mettait hors de lui, se gardait de se risquer dans les livres des jeunes auteurs. Il ne se sentait plus de curiosité pour les nouvelles variétés d’écriture, il ne leur trouvait rien d’innovant et de révélateur, ils ne rivaliseraient jamais avec les anciennes. C’était peut-être l’âge, sûrement le rythme endiablé que prenait la redondance des jours et des livres. Il ne comprenait plus qu’on persistât à écrire autant, il renonçait de plus en plus à lire. Il avait l’impression de commettre un sacrilège, il ne savait lequel.
Lui aussi s’était résigné, sous la pression de ses petits-enfants, à acheter une tablette. C’était plus pratique pour ses yeux et les dictionnaires intégrés lui permettaient de découvrir de nouveaux mots sans crouler sous le dictionnaire de l’Académie. Il s’était remis à la lecture de tout Balzac – pour deux euros ! – de tout Voltaire – pour deux euros ! – de tout Zola – pour deux euros ! Il aimait sauter de l’un à l’autre et chaque fois il était émerveillé par la manière dont sa mémoire reconstituait le contexte de ses lectures. Lui qui n’avait jamais trahi sa femme, pas même avec une lectrice, découvrait les délictueux délices du digital. Désormais rien ne l’amusait autant que le douteux attachement au papier, rien ne lui était plus suspect, rien ne lui paraissait plus caricatural. Dans les magazines et sur les écrans de télé, tout allait pour le mieux dans le monde du livre mais il était assez déniaisé pour comprendre que ce n’était que le livre de papier qui émettait ses derniers râles dans les boniments médiatiques sur les livres. Il ne comprenait plus que l’on se précipite avec autant d’ingénuité sur les nouveautés littéraires, qu’ils soient primés par un quorum de dix noceurs ou un triumvirat de gribouilleurs de papier-journal. Il en vint à dénoncer la pathétique et misérable collusion des éditeurs et des libraires contre le digital, lui qui avait consacré sa vie au livre en papier, bibliothécaire par vocation, à ouvrir les colis, à découvrir les 4e de couv., à calligraphier les fiches, à leur assigner une place sur les rayons de sa bibliothèque… – tout un protocole ! Ce désamour imprimait à sa vieillesse l’étrange allure d’un ennui que même la lecture digitale ne diluait pas et d’une sénilité qui ne s’en laissait pas conter par les révélations littéraires. Il attendait stoïquement qu’on lui annonce la fermeture de la bibliothèque. C’était une décision déchirante qu’on ne se dépêchait pas de prendre, on n’aurait su que faire des livres, on aurait réveillé de vieux démons. Il ne savait lesquels.
Photo : Bibliothèque de Saint Gall (Suisse)

