The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : OSCAR WILDE, PORTRAIT DE DORIAN GRAY (1890)

Au début on aurait la constatation suivante : « Si un homme corrompu a un vice, il se montre de lui-même dans les lignes de sa bouche, l’abaissement de ses paupières, ou même dans la forme de ses mains. » Tant et si bien qu’on deviendrait au fil des ans le monument de ses vices et de ses vertus, plus accablé que comblé, plus déçu qu’exaucé. Un peintre, Basil Hallward, réalise le portrait d’un éphèbe du nom de Dorian Gray. Le portrait est si beau que Basil ne se résout pas à exposer le tableau, ni dans un musée ni dans une université, il se donnerait en public et cette exhibition lui serait insoutenable. Il cède le portrait à son modèle, héritier d’une riche et noble famille, qui prononce une prière ou passe un marché selon lesquels les stigmates de l’âge et de la débauche ne se manifesteraient pas sur sa personne mais sur son portrait : « Il avait demandé que le portrait assumât le poids de ses jours et qu’il gardât, lui, la splendeur impolluée de l’éternelle jeunesse. » Dorian le remise dans une soupente où nul n’a accès à part lui et le portrait se charge des manquements et des excès du jeune dandy devenu la coqueluche d’une société hypocrite, entichée pour les arts, les clubs et les bas-fonds, qui s’engoue pour lui autant qu’elle le condamne.
Le premier manquement commence avec le suicide de Sibyl Vane, une jeune comédienne dans un petit théâtre populaire. Dorian ne tombe pas tant amoureux d’elle que des héroïnes qu’elle incarne sur scène, d’Imogène à Juliette. Sitôt qu’elle découvre en lui le prince charmant, Sibyl renonce à son art en faveur de son amour. Or il n’est pire péché aux yeux du jeune esthète qui mise sur l’art sans pratiquer aucun sinon celui de faire de son personnage et de la vie qu’il mène une œuvre d’art. Il quitte Sibyl et la malheureuse se donne la mort, sanctionnant par son geste sa trahison de toutes les héroïnes qu’elle incarnait sur scène : « Sa mort a toute l’inutilité pathétique du martyre, toute une beauté de désolation. » Dorian n’éprouve ni regrets ni remords mais une première entaille de cruauté se déclare sur son portrait. Plus il s’encanaillera sans que l’on sache à quels excès il se livre et plus le portrait se dégradera jusqu’au jour où il assassine le peintre dans un geste de détestation somme toute gratuit et, exerçant on ne sait quel chantage sur un chimiste de ses anciens compagnons de lucre, fait disparaître sa dépouille.
Le mentor de Dorian est Lord Henry (Harry) Wotton, surnommé « le prince Paradoxe », derrière lequel on devine Wilde. Il ne s’entend qu’à exalter la jeunesse et la beauté qui s’illustreraient dans le dandysme. Ses considérations sur l’art, comme d’ailleurs sur l’expérience et la vie, restent brouillonnes. L’art irradie la beauté, il n’a pas de raison, il n’a pas de sens. La beauté ne converge pas avec le bien mais avec le désir. L’art, comme sa critique, est amoral et ne poursuit que l’innovation : « L’Art est tout à fait inutile. » Wotton, qui ne s’encombre pas de considérations intellectuelles, dit au peintre : « Il est évident que votre face respire l’intelligence et le reste… Mais la beauté, la réelle beauté finit où commence l’expression intellectuelle. L’intellectualité est en elle-même un mode d’exagération, et détruit l’harmonie de n’importe quelle face. » Il reconnaît se livrer à l’idolâtrie artistique culminant dans l’art pour l’art ou, encore, dans la mise en scène de sa vie, soucieux pour sa part de se donner en spectacle à soi autant qu’aux autres.
Ces variations sont celles d’un dandy se doublant d’un fantaisiste. On ne le comprend pas, on ne le suit pas. Parce qu’il ne développe pas vraiment l’idolâtrie dont il traite, comme lorsque le peintre se demande si « la passion éprouvée dans la création puisse jamais se montrer dans l’œuvre créée ». Son don pour l’aphorisme relevé de cynisme donne à ses phrases la tournure d’anti-maximes dont le ressort est souvent le paradoxe et ce sont elles qui séduisent le lecteur : « Ceux qui sont fidèles connaissent seulement le côté trivial de l’amour, c’est la trahison qui connaît les tragédies. » « Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation est d’y céder. » « Quand on est amoureux, on s’abuse d’abord soi-même et on finit toujours par abuser les autres. » « Il y a quelque chose d’infiniment mesquin dans les tragédies des autres. » « Le seul charme du mariage est qu’il fait une vie de déception absolument nécessaire aux deux parties. Je ne sais jamais où est ma femme, et ma femme ne sait jamais ce que je fais. » On en trouve à toutes les pages au point de croire tenir un manuel d’aphorismes par un auteur qui n’aurait de cesse de « définir le monde en une phrase ». Son cynisme préconise l’abstention de toute injonction morale, de même que de toute pratique mauvaise, et cherche sa médication dans le sensualisme selon le principe qui court le livre : « Guérir l’âme au moyen des sens, et les sens au moyen de l’âme. » Wilde devait être conscient du caractère brouillon de ses considérations esthétiques, que ce soit sur la Beauté ou le Génie, pour concéder qu’elles n’ont « pas besoin d’être expliquées ». De même que celles sur son Nouvel Hédonisme dont Dorian serait « le tangible symbole ». Il a peut-être des thèses et met tout son mordant pour les communiquer, il n'est pas sûr pour autant qu'il soit doué pour la littérature pour ne point parler de la philosophie. Son texte se présente comme un manifeste sur l'hédonisme qui lui prescrivait de se dispenser de toute quête du sens. Une littérature laquée où les mots tentent de vernir la vanité d'un monde se cherchant une déchéance ou un secours dans ou de la décadence.
Le narrateur est volontiers commentateur. Il est partout et nulle part, il concocte son récit dans les coulisses de la haute société, ne manque pas une occasion de s’amuser avec des nuages ou des abeilles et ne s’oublie que dans le personnage de Harry. Il sait tout et associe le lecteur à mesure qu’il progresse dans sa narration. Il connaît le dénouement – on sait avec lui qu’il doit se débarrasser du portrait – il se garde de nous donner des indices. Dans une première partie, il serait plus scénariste que romancier, avec des répliques longues comme des homélies sur la jeunesse, la beauté, les sens. Dans une deuxième partie, l’ouvrage tourne au policier anglais. On a un cadavre, on connaît le meurtrier, on se demande quel sera l’issue. Même quand Dorian se débarrasse du cadavre le suspense reste entier puisque dix-huit ans plus tard surgit le frère de Sybil qui menace de venger son suicide amoureux. Celui-ci n’est pas tôt abattu accidentellement dans une chasse à courre que l’on se demande avec plus d’insistance qu’auparavant comment Wilde va dissiper la magie de ce portrait qui se charge des années et des turpitudes de son modèle, d’autant qu’il se montre plutôt avare en allusions : « Un portrait lui serait le plus magiques des miroirs » ou « Ce que les vers sont au cadavre, ses péchés le seraient à son image peinte sur la toile. » Une troisième partie, plus courte, assurément plus moraliste, recueille les velléités de repentir de Dorian qui présente le mérite de blanchir son… portrait.
Entre les deux premières parties, nous avons un étrange chapitre sur les pierres précieuses, les broderies, les vêtements ecclésiastiques, destiné à restituer on ne sait quel esprit de frivolité qui serait au dandysme ce que l’esprit de l’essentiel serait à l’académisme. Le bric-à-brac du dandysme, soigneusement documenté et travaillé, manquant cependant de bibliothèque, le narrateur se contentant d’un vague livre prémonitoire – « Le Portrait de Dorian Gray » ? – qui serait comme un manuel du dandysme. On ne sait que penser de la luxuriance de ce chapitre. Ce n’est pas tant le poète en Wilde qui reprend le dessus que l’essayiste qui bouleverse la texture de l’essai et galvanise son style pour communiquer ce que l’essai classique ne restitue pas. Dorian procède encore à une inspection des portraits de ses ancêtres qui pèsent par le geste, l’expression ou le regard sur son personnage, « malade de cet ennui, de ce terrible tedium vitoe, qui vient à ceux auxquels la vie n’a rien refusé ». Il mobilise les récits, plus domestiques qu’événementiels, que l’histoire a retenus des intrigues de palais dans l’Antiquité ou à la Renaissance : « Gian Maria Visconti qui se servait de lévriers pour chasser les hommes, et dont le cadavre meurtri fut couvert de roses par une prostituée qui l’avait aimée » ou « Filippo, duc de Milan, qui tua sa femme et teignit ses lèvres d’un poison écarlate de façon à ce que son amant suçât la mort en baisant la chose morte qu’il idolâtrait ». Ce sont ces histoires qui font les alluvions littéraires de l’Histoire. Ce serait d’une sensibilité littéraire, volontiers juvénile, qui donnerait à l’inter-sensualité son expression poétique : « La joie d’un oiseau en cage était dans sa voix. Ses yeux saisissaient la mélodie et la répercutaient par leur éclat ; puis ils se fermaient un instant comme pour garder leur secret. Quand ils s’ouvrirent de nouveau, la brume d’un rêve avait passé sur eux. »
Désormais, ce livre serait un document davantage qu’un roman et son prestige ne lui vient pas peu du destin de l’auteur, de sa condamnation pour sodomie et de sa triste fin à Paris – de son personnage comme l’une des figures du dandysme. Wilde n’est pas tant romancier qu’auteur du roman de sa vie. Dans toute œuvre, l’artiste mettrait du sien : « Tout portrait peint compréhensivement est un portrait de l’artiste, non du modèle. » L’artiste se révèle dans son œuvre davantage que celle-ci ne dévoile un modèle ou la réalité. Ce texte reste le portrait de Wilde Dandy. Il présente le mérite d’être mal… fagoté – comme tous les ouvrages qui marquent les esprits, de Homère à Goethe en passant par Dante. Un livre-poison sous la plume d’un poète : « Une cigale stridula près du mur, et, comme un fil bleu, passa une longue et mince libellule dont on entendit frémir les brunes ailes de gaze. » L’auteur du « Crime et Châtiment » anglais, se gardant de s'introduire dans ses personnages, atteint de cette cécité toute britannique pour la poétique de l'âme. « Dorian Gray » serait encore une métaphore de la littérature anglaise. L'une des plus éloquentes. De ses vertus autant que de ses lacunes. Les Anglais doivent se donner des portraits pour décharger sur eux de ce qui, chez les Russes, s’accumule dans l’âme et se déverse en logorrhée littéraire.
On se demande comment la société britannique a pu survivre à Oscar Wilde et à ce qu’il révélait sur ses mœurs et sur son langage, à ses antiphrases et à son hédonisme. On se risque à penser qu’elle se régénérait dans la chevalerie coloniale et dans la guerre. C’est parce que rien n’était vraiment important que la vie ne l’était pas. C’était une puissance du mot d’esprit qu’elle poussait à l’absurde social et moral. Wilde aura « empoisonné » l’Angleterre de ses épigrammes à l’instar de Harry qui empoisonne Dorian des siens. Sans autre choix que de se poser en agent corrupteur pour s’insurger contre l’hypocrisie ambiante. Le dandysme serait le beau revers d’une société si engoncée dans ses conventions qu’elle en devient immorael. Ce n’est pas un immoralisme – ce serait somme toute banal – mais un démoralisme. On endure tant sa destinée qu’on n’a plus de patience pour celle des autres et on ne l’endure que parce qu’elle a tourné à l’enfer sous le poids du péché où l’on cherchait le salut. On décroche de la morale par désenchantement, désillusionnement et trahison. On se crasse tant que le repentir n'est pas envisageable car il basculerait dans un immoralisme encore plus scandaleux. Le dandysme incarne la protestation esthétique contre l’immoralisme sécrété par la moraline des sociétés s’engonçant dans ses conventions. Chez Wilde autant que chez Nietzsche.
Wilde passera à la postérité littéraire comme un génie du wit qui ne peut écrire sans tourner l’esprit en dérision. Il en abuse tant qu’on se prend à l’exhorter d’arrêter. Mais il devait être incorrigible, parce que « le chemin du paradoxe est celui de la vérité ». Dorian-Harry-Wilde se sent à la pointe d’une humanité décadente qu’il ne reconstituerait que pour mieux s’en réclamer, celle-là même dont l’Europe disait : « Tartuffe a émigré en Angleterre et y a ouvert boutique ». Une société où l’on ne recule devant rien « pour l’amour des épigrammes » qui dé-légenderaient un régime d’autant plus satisfait de soi qu’il tire de lui son loisir et sa distinction. On ne sait qui parle, on ne sait de quoi, on devine la dissipation littéraire, on n’en retient pas grand-chose, on relit, on ne retient pas davantage. Wilde ne s’encombre pas de philosophie, il n’était pas doué pour elle, n’avait pas de patience pour elle. S’il est une philosophie anglaise, elle reste de Lock, Hume, Berkeley. Sinon elle a accueilli Wittgenstein pour couturer son commérage de considérations logico-linguistiques et continuer de silhouetter avec Shakespeare.
Les livres sont si nombreux qu’on est en droit de se demander pourquoi ce livre plutôt qu’un autre ? Pourquoi cet auteur plutôt qu’un autre ? La dévotion que l’on montre de nos jours pour les livres, dernier retranchement du culte des lettres (sacrées), dont les prêtres seraient les auteurs-bonimenteurs et les maîtres de cérémonie les animateurs d’émissions consacrés aux livres, tourne au désarroi sinon au ridicule. Ce n’est pas parce qu’on a publié dix ou cent livres qu’on est plus intéressant que celui qui n’en a point publié ; ce n’est pas parce que c’est écrit chez Voltaire, Montesquieu ou Renan que cela est vrai ou pertinent. Ce n’est pas parce qu’on a décerné un prix à je ne sais qui pour je ne sais quoi qu’on doit s’empresser de lire son ouvrage. Il est des livres qui méritent d’être lus, d’autres qui ne le méritent pas. La sarabande des livres, qu’ils soient bons ou mauvais, est telle qu’on peut légitimement soulever la question de son importance, déceler dans ses éclats des râles et dénoncer dans la danse autour de lui un culte plus burlesque que les danses autour d’autels vides. On est en droit surtout de dénoncer le grotesque des postures d’auteurs pour qui « s’il n’y a qu’une chose au monde pire que la renommée, c’est de n’en pas avoir ». Wilde est l’auteur d’un seul roman et ce seul roman – il n’en faut souvent pas plus à moins qu’on ne soit dans le commerce du livre – le range parmi les auteurs tels Dante, Montaigne, Cervantès ou Goethe qu’on ne peut écarter de sa bibliothèque sans succomber au pire péché qui sévit de nos jours : le philistinisme littéraire consistant à lire le dernier X ou Y sans avoir lu… le « Portrait de Dorian Gray ». Je ne sais si c’est un bon ou un mauvais livre, il est au-delà de cette distinction ; en revanche, je sais c’est que c’est une œuvre d’art à part entière. Ce n’est pas tant un exercice de style à la Céline qu’un exercice artistique. Son portrait est une trouvaille du genre de celles qui marquent. Quand on le referme, on se demande quel chantage Dorian a exercé sur le chimiste pour le contraindre à dissoudre le corps du peintre. Cette histoire de portrait n’est peut-être pas l’artifice le plus convaincant, il n’en donne pas moins à l’ouvrage cette curiosité qui le sort du lot des livres et lui assure une certaine exemplarité.

