The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : SOUVENIR D’UKRAINE

C’était en mars 2002. Je m’étais rendu en Ukraine. Pour voir les vestiges du monde soviétique, découvrir des visages sous d’autres éclairages. Des traits nouveaux, des couloirs insolites, des scènes inédites. Au détour d’une rue, au sortir d’un regard. On descend dans un hôtel qui respire un régime passé, un idéal manqué. Nous sommes immuables, disaient les sièges de la réception, les commodes dans les chambres, les tables de nuit. Vous êtes de passage, disait le silence des couloirs. De belles plantes vertes, de belles fleurs aussi. Le tout en plastique. Dans un palace qui avait perdu sa romance.
Le long de la descente Saint-André, on vendait toujours de vieux livres et de vieilles revues à même le sol. Les artistes ne racolaient pas les passants, ils ne croyaient pas en leur talent ou misaient totalement sur lui. Des babioles plutôt que des œuvres. Les années soviétiques avaient plombé l’art, condamné au mutisme et à la détresse pour ne plus représenter de risques. On ne voulait pas mendier, on se contentait de s’exhiber. Un restaurant est aménagé dans une cabane de chasseurs. Plus d’ours, de loups, de sangliers, de loutres et de têtes de cerfs empaillés que de clients. Un chanteur s’accompagne d’une guitare pour mettre de l’entrain, il doit chanter, les convives doivent se joindre à lui pour le soutenir.
Les soviétiques avaient laissé des souvenirs rectilignes de leur passage. Dans de larges avenues, sur leurs colonnes, dans leurs monuments. Le souvenir de leur gâchis aussi dans le délabrement des bâtisses et des visages. Ils ont construit des villes pour un homme qui n’est pas venu et leurs décors tentaient de s’accommoder de l’homme désenchanté qu’ils ont cultivé de leur espoir et de leur terreur, incarcéré dans de minuscules maisons sans perspective dans des immeubles sans caractère. On ne pouvait les quitter ou les agrandir, on végétait. Des deux côtés de la Dniepr qui coulait sans grands remous. Les communistes avaient laissé encore des crevasses dans lesquelles on ne savait ce qui pousserait. La prochaine décennie serait peut-être russe, peut-être européenne. On colmaterait les lézardes dans les décors, les rides sur les visages, les entailles sur les arbres. Le dimanche, les fidèles se pressaient contre toutes sortes de vierges, se prosternaient, balbutiaient, se signaient, se retiraient. Ni messe ni cérémonie. Un empressement sacré, un spectacle triste. C’était plus populaire que dans une cathédrale, moins pompeux, plus solitaire aussi. Le slave est désormais un grand nostalgique du lyrisme et il en devient sarcastique. Plutôt rire que pleurer.
Ces jours-ci, même cette Ukraine sombrerait dans un désastre dont elle ne se remettra pas de sitôt. Pourtant, elle était assez russe pour connaître les Russes ; pourtant, elle était assez subtile pour se protéger contre ses politiciens, que ce soit une passionaria aux tresses blondes ou un comédien des médias. Elle aurait péché par excès d’enthousiasme pro-européen pour ne pas voir que sous les pavés lustrés de l’Europe coule le gaz russe et se pelotonne une lancinante vulnérabilité militaire. On a accablé Poutine de tant de crimes, proposé tant de diagnostics sur son état de santé, établi tant de profils psycho-politiques que je ne doute que ce soit un criminel de guerre – et pas seulement pour sa brutalité en Ukraine. On a tant encensé Zelenski que je ne doute qu’il soit un héros et son peuple un martyr. Dans la bouche des commentateurs occidentaux, ce serait de nouveau la grande catharsis qui, dans ce cas, serait le revers de de cette mièvrerie qu’instille le culte des vacances et des loisirs. Seuls les Etats-Unis montreraient – enfin – de l’intelligence géostratégique. Ils n’ont pas plus de patience pour l’Europe que pour l’Orient et les commentaires sur le renforcement de l’OTAN sont aussi incantatoires que les menaces de sanctions. Les Ukrainiens sont bel et bien victimes d’un duel entre un tsar et un cabotin, hués par les uns, acclamés par les autres, qui se hissent sur la scène d’un monde-écran de plus en plus exsangue…

