LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE CHAR RUSSE

26 Mar 2022 LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE CHAR RUSSE
Posted by Author Ami Bouganim

Je garde le souvenir de ce vaste et inextricable complexe hôtelier où logeaient les délégués du parti communiste, dédale de couloirs calquant l'interminable glose communiste, avec ses responsables d'étages auxquelles on remettait les clés et chez lesquelles on les récupérait et dont mon hôte disait qu'elles avaient été du temps de leur splendeur les prostituées attitrées du régime soviétique. Dans les premières années 2000, le Rossiya était encore, avec ses 3500 chambres et ses 5300 lits, une usine hôtelière donnant sur la Moskova et le Kremlin. Les chambres étaient désuètes ; les meubles délabrés ; la moquette croûteuse. Le bureau était si élevé qu’il imprimait une verve historique à la plus timorée des plumes. L’hôtel accueillait les milliers de représentants des peuples de l’URSS et leurs hôtes étrangers. C’étaient des retrouvailles autant que des célébrations et l’on montrait toute la patience requise pour ces fleuves de mots qui détaillaient les progrès du communisme dans les républiques et à travers le monde. Les plans étaient toujours respectés au prix de trucages, de mensonges et de mesures totalitaires.

La chasse d’eau dans la chambre émettait ses derniers gargouillis et seules les surveillantes d’étages conservaient sur leurs visages décatis et dans leur voix autoritaire la nostalgie de l’ascendant charnel qu’elles exerçaient sur les représentants de tous ces peuples bernés par l’Histoire selon saint Marx et saint Lénine. Elles méritaient davantage que leur chaise au tournant des couloirs, peut-être de les embaumer pour conserver les caresses ouvrières et paysannes qui exauçaient les fantasmes et les perversions russo-communistes.

La neige prédisposerait au ballet et à l’écriture. Elle permettrait de réécrire, sans cesse, l’histoire. Elle ferait de la Russie la contrée des pages blanches et des pages boueuses. On ne cesserait d’écrire et de s’embourber. En 2007, le Rossiya a été fermé puis démoli et depuis 2017 le parc Zariadié s’étend sur ses décombres et sur leurs souvenirs. C’était plutôt le Kremlin qu’on devait achever de convertir en musée pour liquider les velléités tsaristes de cette vaste page blanche qui ne se comble ni de Tolstoï ni de Soljenitsyne. Pour ne point parler de Pierre le Grand et de Poutine le Petit. Cela dit, je ne peux m’empêcher de sentir la démocratie occidentale chanceler sous ses mascarades démagogiques et médiatiques. Surtout lorsqu’elles sont orchestrées par un tambour de guerre ukrainien qu’on acclame pour mieux se retenir et laisser passer le char des réclamations et des bombardements russes.