The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE DERNIER GAUCHO JUIF

La nuit, Santa Fe est un vaste bidonville qui n’attendrait plus de sauveur. Ni Peron ni Guevara. Une grande chambre dans un hôtel où nul ne débarquerait sinon les parasites de toutes sortes d’organisations internationales. Les derniers gauchos judios dans l’Entre-Rios, entre Parana et Santa Fe. La terre n’appartient pas tant aux hommes qu’aux oiseaux. Des vestiges de shtetl par des routes défoncées, semées de monceaux de crottin, qui tournent en rond autour d’un cimetière. Des chevaux tirent des charrettes chargées de fourrage. À Avigdor, un baraquement abrite une synagogue ; un autre une salle de fêtes et des classes. Dans l’arche sainte, de vieux rouleaux de la Loi qu’on n’ouvre plus. À l’entrée du hameau, un rabbin de Buenos Aires, connu comme le rabbin promoteur politique, s’est bâti une maison de campagne. De vieux paysans, droits et solides, les traits rabotés par les rigueurs du travail, les mains racornies m’accueillent comme si j’avais été un avatar du Baron de Hirsch qui s’était donné pour mission de soulager la misère de ses coreligionnaires en Pologne en encourageant leur émigration. L’un porte un béret ; l’autre a la chemise boutonnée au cou. Ils portent des espadrilles aux couleurs de l’Espagne. Ils sont argentins comme juifs et juifs comme argentins et s’inscrivent dans l’épopée de la dérisoire colonisation juive de l’Argentine. Ce sont des pionniers ; ce ne sont pas des émigrés. Quand on leur cherchait noises, ils battaient à mort leurs ennemis. L’un d’eux s’est proposé pour immigrer en Israël. Il s’est présenté aux bureaux de l’Agence juive à Buenos Aires où il a montré ses mains :
« Je suis paysan. »
Il cultive le blé, le soja et le maïs. Des vaches dans les pâturages. Il réclamait de la terre, des outils, du travail. On lui a répondu qu’il était trop vieux et qu’on ne pourrait que lui allouer une place dans une maison de retraite. Je me sens un devoir de le consoler :
« En Israël, ce ne sont plus les Juifs qui travaillent la terre, mais des Thaïlandais et des Philippins. »
Il ne se laisse pas démonter :
« Je ne m’oppose pas à être leur contremaître. »
On me montre le registre de la communauté. De 1936 à 1946. Un carnet noir à la couverture rigide dont la reliure s’effiloche. Une écriture de légende administrative ; une calligraphie de la minutie. On exhume de vieux souvenirs. On avait tellement d’enfants que les plus grands devaient courir derrière la charrette quand on se rendait à la synagogue. Du registre s’échappe une photo de Peron. Les gens d’Alcaraz accusent ceux d’Avigdor de péronisme. Ils ne me permettent pas de visiter le cimetière :
« C’est shabbat, disent-ils, le jour de repos des morts. »
Ils ne haïssent que les perroquets qui détruisent les cultures.
Le déjeuner est plutôt frugal. Des pattes saupoudrées de viande. Puis on se rend à Alcaraz. Pendant près d’un siècle, on s’est contenté d’une grange pour synagogue. On nous montre toutes sortes de documents. Un passeport polonais marqué d’une croix rouge. Un acte de mariage en lambeaux. Des photos des ancêtres. Un visa pour une autre vie. Des documents conservés dans une mémoire transie par une légende. On nous reçoit dans l’une des maisons où l’on nous sert du café et des biscuits. Trois couples de vieillards, deux couples de quinquagénaires. Le salon est étroit ; le plafond haut. Sur le manteau de la cheminée, de vieux outils de travail. Des tenailles ; des pinces ; des fers à cheval. Les reliques d’une vie de labeur, d’indigence et de dévotion. Trois fleurs en plastique débordent d’un vase en verre. Nos hôtes conversent avec mes accompagnateurs, ils ont besoin de six cents dollars pour réparer la toiture d’une synagogue où l’on ne prie plus et où Dieu ne reviendra plus. C’est ancien et périmé. Les visages sont ridés par les soucis et les bris de cœurs. Une mouche sur la nappe blanche se moque de moi. Ils vont mourir sans avoir réalisé le plus cher de leurs rêves : visiter Israël. Cent ans de solitude que nul n’écrira plus. Au retour, des buses perchées sur les branches règlent la circulation sur des routes vides. J’aurai vu le dernier gaucho juif d’Alcaraz. C’était en 2005.
Photo : Synagogue de Mosesville

