LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LES ARTS DE LA NEVROSE

19 Apr 2022 LE JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LES ARTS DE LA NEVROSE
Posted by Author Ami Bouganim

C’était, si je ne trompe, en 2001. Un coin de paradis une crique qui ne connaît que les remous des vagues. Des nuages immobiles attendent les instructions d'un dieu qui se serait dilué dans la lumière. Un malheureux océan, retiré de l'histoire, domestiqué par le tourisme. Un rêve à l’étale, sous les cocotiers, auxquels colle une touche exotique. Sous la chaleur poisseuse et ramollissante des tropiques. De vieux noirs, assis sur le côté de la route, en chemise bariolée, donnent l'impression que l'homme blanchirait en vieillissant. Un tutoiement généralisé intime un ton de nourrice. Une chambre sous la soupente. D'un côté, la mer ; de l'autre, la mer. Les miroirs du lever et du coucher. Pointe-à-Pitre est un bourg qui ne se décide pas, depuis des siècles, à prendre l'allure d'une ville. L'ancien est condamné, le nouveau reste provisoire.

Une théorie d'artistes et d'écrivains, plus cocasses les uns que les autres. Un peintre se cherche entre les collages qu'il a réalisés sur les massacres perpétrés un peu partout en Afrique. Il est né en Afrique du Sud, il a grandi à Londres, il habite Saint-Ouen. Il ne sera pas célèbre, il n'a pas assez de charisme artistique. En outre, il se veut africain alors qu'il est blême et provisoirement juif. Un Camerounais musicien se promène avec des disques dans une sacoche. Un auteur de livres pour adolescents, atteint de la pire plaie qui puisse s’abattre sur un artiste, en quête désespérée de reconnaissance : « Je ne connais pas de bon roman pour ados. » La vanité suinte le long de son nez pour aller pincer sa bouche d’une moue de mépris et de ressentiment. Un Haïtien, particulièrement vaniteux, traîne derrière lui sa plantureuse France.

Ces colporteurs des arts et des lettres vous recommandent leurs merveilles avec la conviction de vous édifier. Je n’arrête pas de mobiliser mes réserves d’indulgence. Si les Européens se doutent que la littérature, de plus en plus miteuse, ne sert à rien, les Créoles continuent à se bercer de l'illusion qu'elle présente encore des vertus et dispense des grâces. Ils l'utilisent pour prendre leur revanche sur l'Occident, ils ne réalisent pas même, plus pathétiques que percutants, qu'ils recourent à l'une des armes les plus rouillées et anachroniques au monde. Les Africains ne se posent pas de questions, ils racontent leurs histoires sans ruser avec la narration et recueillent des prix qui, pour le bonheur de leurs lecteurs, ne distinguent plus entre le noir et le blanc.

Le plus attachant est encore ce vieil Ivoirien qui vient de recevoir je ne sais quel prix pour je ne sais quel livre. On l'entoure de tous les égards que l'on rendrait à un vieux sorcier dont les remèdes réaliseraient des miracles. On lui porte ses valises ; on lui passe ses distractions ; on le materne ; on se presse autour de lui pour recueillir sa signature et son onction. Je suis particulièrement heureux de voir un Bambara parader dans mon rêve littéraire. En revanche, je n’attends rien du Provençal dégingandé, plus lourdaud que subtil, dénué de toute intelligence humoristique. Il est en équilibre instable sur terre, débordé par le personnage qu'on lui a taillé à tort. Il est peut-être parvenu à la gloire littéraire, il n'en est pas moins attardé. Il pousse des cris à tort et à travers, qui se perdent dans le rire de Fernandel. Il n'est peut-être que partiellement débile, il n'a peut-être pas écrit ses livres, il ne les a sûrement pas écrits. C'était la première fois que je m'intéressais à la culture créole, voire aux personnes qui n’étaient ni blancs ni noirs. Ils redoublaient de vigilance pour ne pas se perdre dans le non-sens des mots, la nuisance des sons et le barbouillis des couleurs.

Maintenant que je pose un regard clinique sur les artistes, mesurant toute mon impuissance à me changer ou à les changer, je suis dérouté par les grandes doses de vanité qui entrent dans une vocation qui tente de cautériser des névroses de plus en plus déroutantes. Les hommes sont irrémédiablement déments et je serais le plus perplexe d'entre eux.