ANGLE DE VUE : OLIVER HIRSCHBIEGEL, LA CHUTE (2004)

28 Apr 2022 ANGLE DE VUE : OLIVER HIRSCHBIEGEL, LA CHUTE (2004)
Posted by Author Ami Bouganim

Le récit de ses derniers jours nous présente un Hitler vieilli, voûté, négligé, la moustache grisonnante, la main ramenée derrière son dos, tremblant nerveusement, comme atteint de Parkinson, ne retournant pas le salut qu’on lui adresse. Il continue de déplacer sur des cartes des armées qui n’existent plus et d’aboyer ses ordres. Le 16 janvier 1945, il avait quitté le « nid de l'aigle » à Ziegenberg près de Francfort-sur-le-Main d'où il avait supervisé les deux offensives allemandes sur le front occidental et s’installait au Führerbunker de Berlin. C'est là qu'il apprend le déclenchement de la phase finale de l'offensive soviétique sur la ville. Le lendemain, il est convaincu que les Russes vont connaître la plus cuisante défaite de tous les temps. Le 20 avril, vers minuit, les membres de son entourage viennent le féliciter pour son 56e anniversaire, ne suscitant aucune réaction chez lui. Il s'efforce plus que jamais de dissimuler le tremblement de son bras, tend une main molle, écoute l’air hébété. On a également parlé de troubles gastriques d'insomnies chroniques. Ces vœux sont suivis, en début de matinée, par ceux des chefs militaires venus pour la première réunion de la journée. Hitler va se coucher vers neuf heures et demande qu'on le réveille à quatorze heures.

On sent l’étau se resserrer autour d’une bête qui se proposait de dominer le monde et qui se sent trahie et traquée dans son bunker. Il balance entre l’espoir d’un ressaisissement de ses armées et celui d’une entente avec les Américains pour arrêter les Russes. Il distribue des médailles aux uns, limoge ou fait exécuter les autres. Sa bravache tourne à la paranoïa. Il se sent trahi par tout le monde et la trahison la plus cuisante semble être celle de Heinrich Himmler, qui passait pour son plus fidèle compagnon, dont les propositions de paix aux Alliés sont ressenties par lui comme une capitulation.

Dans la deuxième partie du film, nous assistons à une débandade. Ca va ; ça vient ; ça déserte ; ça part dans tous les sens. Hitler annonce qu’il a l’intention de se suicider, il ne réussit qu’à ouvrir une lutte de succession. Il égrène ses insanités sur la pitié, la juiverie, la dignité et voue le peuple allemand à la disparition. Dans ce ballet de visites, d’évictions et de nominations, alors que Berlin est bombardée par l’Armée rouge, Hitler prend à cœur de se marier avec Eva Braun. C’était le 29 avril, peu après minuit. Le mariage civil est célébré par un fonctionnaire subalterne du ministère de la propagande, un conseiller municipal de Berlin portant l'uniforme nazi, avec pour témoins Joseph Goebbels et Martin Bormann. Le réalisateur se permet un interlude humoristique lorsque le marieur s’assure de l’ascendance aryenne d’Hitler et que Goebbels proteste : « C’est le Führer. »

Au bout de quinze ans de vie commune avec Hitler, Eva Braun confie qu’elle n’aurait rien compris au personnage ; le réalisateur non plus qui se garde de s’introduire dans son « âme », voire de glisser sur elle. L’interprétation de Bruno Ganz dans le rôle de Hitler est celle d’une peluche qu’on ne voit jamais seule, pas même devant un miroir. On reste avec l’impression qu’il n’est pas meilleure manière de représenter au cinéma un personnage parmi les plus terribles de l’histoire que d’en faire une peluche somme toute caricaturale, végétarienne et haineuse, qui n’a d’autre choix que d’incriminer « la juiverie internationale » dans sa chute et d’autre recours que cette phrase césarienne : « Telle est ma volonté ! »

Le personnage le plus implacable est encore l’épouse de Goebbels qui se voit décerner je ne sais quelle médaille de mère du Reich par Hitler se séparant de ses assistantes et de ses proches. Elle administre un somnifère à ses six enfants avant de leur glisser une capsule de cyanure dans la bouche. Puis elle s’installe pour une partie de cartes avec son mari au terme de laquelle, elle se poste devant lui pour qu’il l’abatte à bout portant avant que lui-même se tire une balle dans la tête sous le regard des gardes chargés de brûler leurs dépouilles.  

C’est, malgré le portrait d’Hitler comme d’un pantin dont les cordes se seraient emmêlées, le récit d’une tragédie, avec les gardiens du bunker qui s’enivrent dans l’antichambre de leur Führer, Eva Braun qui mène on ne sait quelle danse sur fond d’un succès d'avant-guerre, la chorale des enfants de Goebbels… On ne sait si ce film est un mausolée cinématographique d’Hitler ou le sceau que le cinéma a voulu poser sur le Reich millénaire dont les artistes allemands tentent d’en exorciser – artistiquement ? – leur histoire. Le scénario donne le point de vue d’une secrétaire qui n’ajoute rien à la réalisation sinon à fournir au réalisateur le pivot d’un témoignage.

Le lien entre le politique et l'histoire accentue la trame humaine de l'histoire et en fait un champ de guerres et de massacres, de luttes pour le pouvoir et de caracolades politiques toujours burlesques. La rupture de ce lien contribuerait à déshumaniser l'histoire pour mieux la dédramatiser – car c’est de l’homme et avec lui que vient le tragique. L'histoire tramée par la science serait peut-être plus inexorable et impersonnelle que celle menée par des hommes politiques plus dérisoires et pathétiques les uns que les autres sinon brutaux et sanguinaires. L’Histoire n’en est pas moins celle de la Science et subsidiairement des mythologies qu’elle liquide ou sécrète. On se souviendra de Galilée, Newton, Einstein ; on ne se souviendra pas des hommes politiques, à l'exception peut-être des plus monstrueux d'entre eux comme Hitler et Staline que l'on continuera encore longtemps de brandir comme épouvantails. L’Histoire se laisse davantage aiguiller par les sciences que par les hommes. Dans ses grandes lignes bien sûr, dans sa grande marche. Elle est antihumaniste, se révèle antihumaniste. Les belles âmes philosophiques ont accablé Hegel, il n’en avait pas moins Raison. Dès lors qu’attendre de l’homme ? – Rire et pleurer. Après ce film, on ne sait si l’on doit rire de Hitler ou pleurer sur le sort dont des énergumènes caricaturaux comme lui menacent l’humanité.