The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : DISSIDENCE POETIQUE

Baudelaire se cherche un personnage dans le creuset de sa poésie, un peu à la manière du dandy se cherchant en permanence sur son miroir. Il était à la fois terriblement nu – un moine sans soutane, un peintre sans pinceau, un musicien sans instrument, un mime sans maquillage – et lourdement vêtu – l’arroi d’un poète classique. Il ne se laissait pas tant entraîner par son inspiration qu'il la bridait et la ciselait. Sa grande réussite consistait à se soumettre à ses vers – autant de barreaux derrière lesquels il internait son démon. Ses poèmes, contenus par les rimes, menacent du reste de craquer sous la colère qu'ils contiennent, de succomber à la passion qu'ils maîtrisent, de se vautrer dans la luxure qu'ils couvent et de sombrer dans le silence qui les habite. Des morceaux pétris de détresse, enduits de deuil, colmatés de nostalgie, marquant autant de bornes dans la sourde dissidence qu’il incarne, illustre et célèbre. Il aura réussi l’exploit d’être poète sans succomber à la vanité.
Son succès ne tient pas tant de sa métrique, de son alchimie ou de sa vérité que de son talent de chansonnier qu'il met au service de la poésie. Il peint et sculpte avec des mots et c'est plus passionnant qu'avec des couleurs. Le choix de la plume lui importait, on doit savoir la préparer pour l’adapter aux circonstances. Dans « Un mangeur d’opium », le narrateur se sent obligé, pour raconter un épisode, de « dérober, pour ainsi dire, une plume à l’aile d’un ange, tant ce tableau m’apparaît chaste, plein de candeur, de grâce et de miséricorde » (Baudelaire, « Un mangeur d’opium », dans « Les Paradis artificiels », La Pléiade, vol. I, p. 455). Baudelaire se rabat sur l'amour comme sur une épave pourrie, traînant dans les égouts d’une rue empuantie par la hideur et ravalée par la beauté, traînant d'une contorsion à une convulsion, d'un trottoir à un bénitier, d’une maîtresse à un exil intérieur. Il chante l'amour, ses extases et ses accablements, ses charmes et ses maléfices, ses troubles et ses illuminations. La femme est une déesse déchue, peut-être débauchée, voire prostituée, incarnant une vérité charnelle : « Sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits » (« Sed Non Satiata », « Les Fleurs du Mal », XXVI). Il ne cherche à la dominer qu'autant qu'il se laisse posséder par elle pour compenser sa propre soumission. L'amour, pervers et pervertisseur, rétablit le régime de l'insanité, de la souillure et de la lubricité. Il s'illustre dans des attitudes qui déboulonnent l'homme de ses socles. Seul l'art rivaliserait avec lui, peut-être même s'épanouit-il dans les lits glauques où l'amour déçoit et relaie-t-il ses échecs. L'encre de Baudelaire ne s'entoure de vertu poétique que pour dévoiler l'envers de la vertu morale.
Baudelaire était un marginal et sa marginalité ne nous séduit autant que parce que trop lâches pour l'imiter, nous serions de la cohue et du cortège, suivis par l'œil désenchanté et sagace du poète exclu du manège des hommes. Un clochard à sa manière, révulsé par la perversité de l'humain. Un poète de la misère néanmoins. Il est résolument du côté des pauvres, d'une générosité d'autant plus désarmée et désarmante qu'il n'a que ses vers à donner. Son émotion est pure de tout carcan. Ni pitié ni amour ; ni justice ni charité. Il n'aime pas les pauvres, il partage leur détresse. Chez Baudelaire, la misère, la prostitution, la vermine prennent des allures héraldiques.
Depuis Baudelaire, le poète est hors-classe, hors-rang, hors-école, hors-monde. Pour son malheur et pour son bonheur. Pour les nôtres aussi. De tous les poètes, qui se replient sur eux-mêmes pour sécréter leurs vers, Baudelaire était celui qui avait le plus le sens du lecteur, que ce soit pour le racoler ou le repousser, le séduire ou l'abandonner, le célébrer ou le décrier. « Au lecteur », qui ouvre « Les Fleurs du Mal », présente l’ennui comme le pire vice. Baudelaire conclut en ces termes :
« Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère ! »
C'est la correction de Baudelaire, suave et digne, qui impressionne, correction littéraire, philosophique, critique, poétique, voire morale. Ce devait être malgré tout un honnête homme, sobre et sagace.

