NOTE DE LECTURE : JOHAN HUIZINGA, HOMO LUDENS (1938)

24 May 2022 NOTE DE LECTURE : JOHAN HUIZINGA, HOMO LUDENS (1938)
Posted by Author Ami Bouganim

Pour Huizinga, l’illusion constitutive du jeu est paradigmatique à plus d’un égard. Plutôt que d'arrêter de jouer en mûrissant, on étendrait sa pratique en lui donnant des tournures de plus en plus sérieuses, solennelles, cruciales. D'un côté, Huizinga réduit la culture au déploiement du jeu ; de l'autre, il décèle dans la culture les schémas du jeu. On ne sait si le jeu commande la culture, la trame, s'illustre dans sa production. Ses considérations, par trop linguistiques, sont aussi déroutantes que sa conception de la civilisation. Il s'amuse tant à déceler le jeu dans tous les phénomènes qu'on ne cherche plus à se convaincre de la pertinence de ses thèses. Sa notion de jeu, alliant les contraires, le sérieux et le rire, le réel et le simulé, élude les questions ethnologiques les plus intéressantes, pour ne point parler des questions psychologiques. Aurait-il souligné le rôle de l'émulation agonale dans la fabrique de la culture, il aurait peut-être mieux séduit car le jeu trouve sa maturation, sa limitation et son couronnement dans la compétition.

Huizinga est d'autant plus perturbant qu'il présume du progrès de la civilisation alors que tout dans ses considérations et illustrations plaide en faveur du contraire. La civilisation se présente comme une sortie progressive de la sphère ludique et plutôt que de renforcer ses règles, elle les brise, les récuse ou les ruine. Les progrès précipitent l'humanité dans des surenchères dégénérant en violences incontrôlées. La notion de puérilisme – attardement dans une adolescence brouillonne – serait plus intéressante pour pointer des phénomènes politiques et culturels trahissant plus de naïveté que de maturation. Sa sévérité à l'égard de Rome ne laisse pour autant de troubler. Il n'a d'égards ni pour sa puissance ni pour sa grandeur. Elle ne présenterait que des vices. De la pompe creuse à la mollesse de l'esprit. On ne sait du reste si le dernier chapitre de "Homo ludens" récuse les chapitres précédents ou constate, désabusé, la disparition de l'ambiance et de ce qu'on est en droit de nommer l'in-intentionnalité ludique. Quand on a fermé son livre, on ne saurait plus ce qu'est le jeu.