Agora

21 Feb 2017 Agora
Posted by Author Ami Bouganim

C'est désormais la grande parade du monde. Des ballets, des cortèges princiers, des carnavals, des festivals, des concerts, des défilés de mode… des courses de chevaux. Ca chante, ça danse, ça crache du feu et… du venin. Ca prie, ça se repent. Ca prêche, ça homélise. Ca se dispute, ça œcuménise, ça se réconcilie. Ca s'exhibe, ça pose, ça cacophone. Les uns vendent leur poisson, les autres leur volaille. Les plus charlatanesques proposent leurs remèdes, les plus chevaleresques leurs conseils. Les philosophes se disputent avec les sophistes et l'on ne distingue pas toujours les uns des autres. Ca braille, ça discourt, ça raisonne, ça devine, ça commente, ça prophétise. Certains invoquent leurs dieux, d'autres leurs démons. Bien sûr des comédiens, des cabotins, des artistes, des magiciens. Chacun accomplit son tour, son morceau, son numéro. Les peintres exposent leurs toiles, les sculpteurs leurs pièces. Les poètes bredouillent leurs poèmes, les prosateurs présentent leurs livres. Les promoteurs et les bonimenteurs sont légion. Ils vendent de tout et de rien. Des livres délétères et des livres suaves. Des chants navrés et des musiques nacrées. Certains crient victoire on ne sait sur qui, d'autres s'avouent vaincus on ne sait par qui. Certains concluent la paix avec leurs bêtes noires, d'autres déclarent la guerre à leurs bêtes de compagnie. Les plus désabusés proposent leurs balivernes en guise de perles. Les plus discrets se contentent d'une citation à laquelle ils donnent l'envergure d'une légende.

Les badauds se plaisent à cette grande brassée des entretiens. Ils s'improvisent volontiers photographes pour avoir quelque chose à montrer et s'attirer une illusoire marque de tendresse virtuelle. Certains se contentent de voir ; d'autres sont tant pénétrés de leur balourdise qu'ils ne distinguent pas plus entre l'humour et le sarcasme qu'entre la sagesse et la bêtise, la prose des gens qui passent et la poésie des gens qui mendient. On devine de grandes doses de tendresse, de générosité, de bonté et derrière tout ce déballage d'amitié – une grande solitude. On aurait l'illusion de converser avec le monde entier alors que la plupart du temps on ne s'entretient qu'avec soi-même. On déroule les accueils sans s'attarder. Dans le meilleur des cas, on aurait des trainées de souvenirs, de nostalgies et de goûts moisis. Le héros le plus populaire de la place reste sans conteste Charlie Chaplin.

Depuis que les vieilles personnes ont découvert la place, ils y passent leur retraite. Ils ressassent leurs souvenirs et se livrent à une revue nécrologique de leur passé. Des revenants, que l'on croyait morts, surgissent des classes ternes où l'on conjuguait l'ennui et des tentes moites où l'on couvait des rêves de bonnes actions : « Te souviens-tu de moi ? » Répondre non serait vexer, répondre oui serait mentir et courir le risque de s'empêtrer dans une conversation qu'on ne saurait comment conclure. La mort est plutôt absente. De rares décès, qu'on regrette, de discrètes condoléances, qui dispensent de se déplacer. Des hommages à des étoiles qui se sont éteintes. Le sacrilège consisterait désormais à supprimer la page d'un disparu devenue sa page de souvenir.

Ce n'est ni l'agora d'Athènes ni la place Jama el-Fnaa de Marrakech, c'est la place des places, c'est le royaume de Z. où l'on n'est pas tant admis comme ami que comme badaud. Pour le meilleur et pour le pire. L'entrée est peut-être gratuite mais ça manque d'odeurs et de saveurs...