The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
ALBUM DU MONDE : BUBER ET HEIDEGGER

Cette photo est peu connue. Elle gisait dans les archives de Martin Buber déposées à la Bibliothèque nationale de Jérusalem. Glissée dans un dossier comportant la mention : « non identifié ». Comme si on avait voulu l’oublier et la cacher. On y voit Martin Buber et Martin Heidegger. L’un était le maître de la philosophie du dialogue, l’autre de la phénoménologie de l’être. C’était au printemps 1957 sur les Alpes suisses dans la propriété du prince Albrecht von Schaumburg-Lippe. Ils étaient ensemble pendant deux jours pour la préparation d’un colloque sur « La Parole » (« Die Sprache ») à l’initiative de l’Académie des Arts de Bavière. En définitive, Buber ne participa pas au colloque. Six mois avant sa tenue, sa femme décéda. C’est peut-être elle qu’on voit dans la photo, de même que Karl Friedrich von Witzker, physicien et philosophe des sciences qui aurait suivi les échanges entre les deux philosophes et aurait pris des notes. Sur la culpabilité ? Sur le repentir ? Sur le pardon ? On veut le croire. Ils auraient également échangé des plaisanteries sur les maîtres et les collègues de Heidegger, juifs pour la plupart.
C’était avant la parution des ouvrages qui dévoilaient et dénonçaient le passé nazi de Heidegger. Son adhésion au nazisme ne fait aucun doute. On en trouvera les pièces dans la rubrique « Dans le sillage de Heidegger » sur ce blog. Il ne souhaitait pas seulement devenir le Recteur du Reich, il s’engoua pour le nazisme. Dans une lettre à son frère, il écrivait : « Il ne faut pas que tu considères l’ensemble du mouvement vu d’en bas, mais du point de vue du Führer et de ses grands dessins. Je me suis inscrit hier au parti (NSDAP), non seulement par conviction intime, mais aussi par la conscience que c’est le seul moyen de parvenir à une épuration et à une clarification de tout le mouvement. Si tu ne t’y résous pas toi aussi pour l’instant, je te conseillerais quand même de te préparer intérieurement à y entrer sans te soucier le moins du monde, ce faisant, des choses assez basses et peu réjouissantes qui peuvent se passer autour de toi.»
Les défenseurs de Heidegger se sont accrochés à la brièveté de son rectorat à Fribourg, d’avril 1933 à avril 1934, pour plaider sa réhabilitation. Pourtant, en avril 1936, il se rend avec sa femme à Rome pour un séjour de dix jours. Il visite les sites de la culture italienne et ne cache pas son admiration pour le Moïse de Michel-Ange dans la pénombre de Saint-Pierre-aux-Liens. Il donne une première conférence à l’Instituto Italiano di Studi Germanici sur « Hölderlin et l’essence de la poésie ». Pendant la conférence, il avait la croix gammée à la boutonnière. Il la conserva pour son entrevue avec Karl Löwith qui avait suivi ses cours à Marbourg et qui se trouvait à Rome depuis 1934. Au cours de leur conversation, Heidegger réitère son adhésion au socialisme national et sa foi en Hitler. Son engagement politique s’inscrivait et découlait de sa philosophie. Le 8 avril, il donne une deuxième conférence au Kaiser Wilhem Institut, Bibliotheca Hertziana, sur l’Europe et la philosophie allemande, à laquelle Löwith ne peut assister parce que les Juifs n’y étaient pas admis. Heidegger entamait alors sa conversation avec Hölderlin et à travers lui avec la poésie. Il éclaircit l’œuvre du poète en même temps qu'il l'obscurcit et l’investit de la mission d’instruire l’habitation de la terre par les hommes sous le signe de nouveaux dieux.
En 1945, Heidegger ne s’était toujours pas départi de ses velléités nazies. Rudolf Stadelmann avait été privat-docent à Fribourg sous son rectorat. En 1945, professeur d’histoire moderne et doyen intérimaire de la faculté de philosophie de l’université Eberhard-Karl de Tübingen, il propose à Heidegger de s’établir dans cette ville dont l’université avait deux chaires de philosophie à pourvoir. Stadelmann ne cache pas ses positions nazies, il glorifie la Révolution et le culte des Germains et émaille ses conférences de citations tirées de « Mein Kampf ». Dans sa réponse, datée du 20 juillet 1945, Heidegger écrit : « Tous pensent aujourd’hui le déclin. Mais, nous, Allemands, ne pouvons pas décliner car nous ne sommes pas encore levés et que notre tâche, pour l’instant, est de traverser la nuit. »
Buber n’était peut-être pas au courant et s’il l’était, il avait une trop haute idée de soi pour bouder une invitation princière. C’était le maître-chercheur du hassidisme comme Gershom Scholem l’était de la kabbale. Sa philosophie du dialogue est d’abord allemande et c’est elle qu’il a coulée dans sa reconstitution du hassidisme. Ses essais sur la condition juive, publiés au début du XXe siècle avaient ramené au judaïsme nombre de ses jeunes coreligionnaires qui se cherchaient entre le judaïsme orthodoxe et l’assimilation, dont Franz Kafka, Max Brod, Hugo Bergman, Franz Rosenzweig…, voire Albert Einstein. Il avait les traits d’un Maître hassidique, il a campé, n’en déplaise à ses détracteurs, le Maître hassidique du renouveau du judaïsme occidental. Il fut un des premiers à renouer avec l’Allemagne, avant Scholem et Arendt, réunis pour récupérer les livres des communautés décimées, privés de lecteurs. Buber n’était « que » de Bohème, il n’en était pas moins berlinois dans l’âme et rien ne lui était plus étranger que sa résidence asiatique à Jérusalem. Ses livres étaient publiés là-bas, il était davantage célébré là-bas qu’à Jérusalem.
Je n’ai jamais été impressionné par la philosophie du dialogue ou la philosophie de l’altérité qui en serait une variante. Depuis Platon, le philosophe est un sophiste qui soliloque. Il se parle en permanence, il parle de lui en permanence et même quand il dit « tu », il se positionne en « je ». Je n’ai jamais baigné dans cette ambiance. Peut-être parce que je n’ai jamais vraiment dit « tu », peut-être parce que je n’ai jamais vraiment senti qu’on me disait « tu ». Surtout lorsqu’on me servait des homélies sur l’altérité et que les prédicateurs, disciples de Lévinas, peinaient sous les caméras à sortir de soi.
La grande réhabilitation de Heidegger a été davantage l’œuvre de Juifs – Lévinas, Arendt, Derrida – que de non Juifs – Bauffret, Char, Fédier. Ce dernier s'est posé en avocat de Heidegger : il n’aurait commis que l’erreur, somme toute commune dans les premières années trente, de croire que Hitler deviendrait un véritable homme d’État. Le socialisme national, promesse d’une évolution sociale qui ne tomberait pas dans les travers de la révolution internationale, n’était pas encore le nazisme. La crise menaçait les assises d’une Allemagne vaincue et humiliée, on ne concevait pas qu’il pût dégénérer en nazisme. La révolution socialiste nationale était censée ramener l’Allemagne dans le giron des nations dont elle était exclue. Heidegger aurait dénoncé, à mots couverts, l’antisémitisme, prenant des risques non négligeables. Quant à son silence après la guerre, il n’aurait pas « estimé convenable, une fois le danger passé, d’en dire davantage que ce à quoi il s’était limité au moment du risque » (F. Fédier, « Notes à propos de l’antisémitisme », dans M. Heidegger, Écrits politiques, 1933-1966, Gallimard, 1995, p. 281).
Sollicité de donner son avis sur l’œuvre et sur le passé de Heidegger, Buber renvoyait à ses écrits et à ses précédentes déclarations. Or on ne trouve pas grand-chose. Si ce n’est qu’invité à participer à un livre en hommage à Heidegger, il se déroba en prétextant son grand âge. C’était Heidegger qui avait donné son nom à l’éditeur. Ce dossier ne sera jamais clos. Parce que Heidegger a été le plus grand philosophe du XXe siècle et qu’il ne s’est pas présenté de philosophe d’importance après lui qui ne se soit engagé sur l’un des chemins de pensée qu’il a ouverts, que ce soit sur la poésie ou la science, l’angoisse ou la mort…

