The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
ALBUM DU MONDE : LA SAGA DU MÉTRO

C’était le métro de mon adolescence. Les wagons avaient les couleurs de l’école, violets pour les élèves du commun, rouges pour les premiers de classe. Une ouvreuse, plus âgée que jeune, poinçonnait votre ticket. Les places étaient peut-être convoitées, réservées aux proches de l’on ne savait quels maîtres du monstre qui courait les entrailles de Paris. Elles n’étaient pas tant malheureuses puisqu’elles étaient postées aux seuils entre le monde du dessus et celui du dessous. Serge Gainsbourg chantait alors « Le Poinçonneur des Lilas » qui ne restitue pas le loisir qu’elles trouvaient à assister à l’immuable cortège des usagers, à lire leurs humeurs sur leurs traits engourdis ou tirés, à s’enquérir de leurs nouvelles, à recevoir d’eux un signe sinon un cadeau :
J'fais des trous des p'tits trous encore des p'tits trous
Des p'tits trous des p'tits trous toujours des p'tits trous
Des trous de seconde classe
Des trous d'première classe.
Je suis le poinçonneur des Lilas
Pour Invalides changer à Opéra
Je vis au cœur d'la planète
J'ai dans la tête
Un carnaval de confettis
J'en amène jusque dans mon lit
Et sous mon ciel de faïence
Je n'vois briller que les correspondances
Parfois je rêve je divague
Je vois des vagues
Et dans la brume au bout du quai
Je vois un bateau qui vient m'chercher
[…]
Arts et Métiers direct par Levallois
J'en ai marre j'en ai ma claque
De ce cloaque
Je voudrais jouer la fille de l'air
Laisser ma casquette au vestiaire
Un jour viendra j'en suis sûr
Où j'pourrai m'évader dans la nature
J'partirai sur la grande route
Et coûte que coûte
Et si pour moi il est plus temps
Je partirai les pieds devant
J'fais des trous des p'tits trous encore des p'tits trous
Des p'tits trous des p'tits trous toujours des p'tits trous
Y a d'quoi d'venir dingue
De quoi prendre un flingue
S'faire un trou un p'tit trou un dernier p'tit trou
Un p'tit trou un p'tit trou un dernier p'tit trou
Et on m'mettra dans un grand trou et j'n'entendrais plus parler d'trous
Plus jamais d'trous de petits trous des petits trous, des petits trous
Les lignes étaient interminables, les roues tournaient comme des rotatives, les portes claquaient sur le regret de n’avoir pas noué un brin de conversation avec une passagère ou un clochard. La fermeture des portes restituait le claquement d’une guillotine qui serait descendue dans la clandestinité de ces canalisations pour humains. Quand on était contrôlé, on avait droit à un second poinçonnage.
On se contentait du chapelet des stations dont on se promettait vainement d’enquêter sur les noms, ne serait-ce que pour reconstituer cette saga du métro parisien dont même Benjamin ne nous aura laissé que des notes dans son livre des « Passages de Paris » : « Un autre système de galeries déploie son réseau souterrain dans Paris : c'est le métro, dont, le soir, les lumières rougeoient en indiquant le chemin par lequel on descend dans les enfers des noms. « Combat », « Élysée », « George V », « Etienne Marcel », « Solférino », « Invalides », « Vaugirard » ont brisé les chaînes infâmes qui les attachaient à une rue, à une place ; ici, dans les ténèbres striées d'éclairs et percées de sifflets, les noms sont devenus des divinités informes des cloaques, des fées, des catacombes. Ce labyrinthe abrite en son sein non pas un, mais des dizaines de minotaures aveugles et furieux dont la gueule réclame, non pas une vierge de Thèbes par an, mais, chaque matin, des milliers de midinettes anémiques et de commis encore endormis » (W. Benjamin, « Paris, Capitale du XIXe siècle », [C 1a, 3], Les Editions du Cerf, 1997, p.109).
Désormais, le métro est un lieu où les yeux se démettent de leurs regards. Aux heures de pointe, pressés les uns contre les autres, ils s’évitent. Ils se croisent sans se reconnaître, se dévisagent sans sourire, se désirent sans se l’avouer. Le regret le plus répandu serait de passer à côté d'un être dont on avait besoin ou qui avait besoin de nous, qui ne demandait qu'à nous tendre la main et que nous avons omis de reconnaître. Quand le wagon est clairsemé, il peut arriver que les regards s'interrogent, ils ne se risquent pas pour autant à communiquer aux lèvres la curiosité ou le désir qu'ils véhiculent.
Ces dernières années, on ne recule devant rien pour distraire les usagers. Le harcèlement publicitaire de rigueur s’accompagne de compensations poétiques, une belle créature par-ci, une bonne promesse par-là. Les slogans sur les panneaux ne sont pas toujours heureux, les plus terribles légenderaient le désastre que peuvent connaître des habitants pour qui la ville enchantée deviendrait à la longue sordide : « Pour vaincre votre solitude il n’y a qu’une seule porte à pousser : la porte ouverte. » Seuls les vers, que nul ne lit plus dans leurs recueils, retiendraient encore l’attention. Une manière de consacrer sa déchéance littéraire, pauvre clocharde qui aura trouvé refuge dans le métro, comme dans cette épigramme d’Édouard Lebrun (1729-1807) :
On vient de me voler... –Que je plains ton malheur !
–Tous mes vers manuscrits. – Que je plains le voleur !
On doit avoir le sens de l’humour, à moins que ce ne soit celui de l’ironie, pour mettre « Le Paresseux » de Saint-Amant (1594-1661) dans le métro :
Accablé de Paresse et de Mélancolie
Je rêve dans un lit, où je fagote.
...
Et hais tant le travail que, les yeux entr’ouverts,
Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t’écrire ces vers.
On ne ressuscite pas seulement les poètes morts, on mentionne les modernes comme Eluard projeté en bleu sur les briques de porcelaine de Saint-Germain-des-Prés pour les consoler d'endurer la publicité : « Je n'ai jamais tenu sa tête dans mes mains. » On verse un tribut à Khalil Gibran, à moins que ce ne soit à la femme :
« Du cœur sensible de la femme jaillit le bonheur de l'humanité. » Ce serait au tour du métro de verser la charité de sa publicité à la poésie pour tenter de la relever de sa déchéance éditoriale.

