ALBUM DU MONDE : LA SYNAGOGUE DU SOUVENIR

6 Mar 2025 ALBUM DU MONDE : LA SYNAGOGUE DU SOUVENIR
Posted by Author Ami Bouganim

Elle résonne des liturgies séfarades pour raconter l’histoire d’amour d’Esther et de son mari Simon Attias trouvé mort à Grand Bassa au Libéria par les routes des achats et des ventes. Esther décide d’immortaliser son souvenir en érigeant à Mogador une synagogue qui porterait son nom. Elle ne lésine pas sur les moyens, loue les services d’un architecte de Manchester qui reproduit dans ses grandes lignes la synagogue de cette ville. Esther commande un mobilier du meilleur bois. Elle souhaite adopter la liturgie hispano-portugaise qui dominait dans la péninsule au XVe siècle avant l’expulsion des juifs d’Espagne (1492). Comme elle s’était conservé le mieux à Amsterdam, elle fait venir un maestro qui forme celui qui devint le chantre bénévole de la synagogue pendant près de soixante ans, de son inauguration en grande pompe au début du XXe siècle à sa fermeture dans les années 60.

La voix de mon père ne dominait le service du vendredi soir dans sa propre synagogue que pour l’accélérer, le conclure au plus vite et se livrer à la tournée des plus prestigieuses synagogues de la ville pour avoir son content de Cantiques et de Poèmes. La synagogue Attias présentait alors les couleurs kabbalistiques de la ville. L’or des délices et des soupirs ; le bleu du ciel et de la tendresse ; le mauve de la sagesse et de l’ennui. Les verres du souvenir, où baignaient des âmes scintillantes, tombaient en lustres des poutres qui soutenaient le monde. Les rideaux étaient autant de dentelles vertes ralliant sagement un chœur plus discipliné que partout ailleurs, comme retenu par le drame amidonné qui collait aux lieux. Dans la galerie réservée aux femmes, tout en haut, les voilettes et les éventails ne se remettaient de l’exil de Grenade et de Séville que pour se mettre à l'anglais de la légendaire Stella Corcos qui avait décidé que les jeunes filles de la ville broderaient, cuisineraient et converseraient en anglais. Le hazan se livrait à une Finale digne d’une cour empressée auprès du shabbat qui passait pour imprimer sa pause à l’exil. Le lendemain, l’arche où le Bibliothécaire suprême conservait ses rouleaux s’ouvrirait et l’on réitérerait de nouveau l’Alliance.

Je sens ma main dans celle de mon père qui me presse de réunir un quorum pour le ressusciter. J’ai beau courir les rues pour le réunir et lire le kaddish, il n’est plus dix juifs dans la ville. Pourtant c’est à tous les coins de rue qu’ils sont postés et me voient passer, à tous les établis qu’ils sentent mon désarroi. Pourtant ils ont connu mon père, ils le reconnaissent sur mes traits. Bien sûr, je ne les vois pas. Bientôt, eux aussi ne me verront plus et plus personne ne se souviendra d’avoir vu mon père se mêler aux auditeurs libres d’un chantre qui berçait Dieu de ses variations andalouses. Le vent s’acharnera contre le crépi liturgique des lieux, n’en laissant que des photos. Alors, peut-être les ravalera-t-on et les convertira-t-on en salle de recueillement, de nostalgie et du souvenir.

C’était avant leur aménagement en Bayt Dakira.