The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
ALBUM DU MONDE : LES DEVANTURES DU TROTTOIR

Elle était de ce mur, désormais de cette photo. C’était du temps où l’on s’exhibait sur un trottoir pour proposer ses charmes. Cette silhouette, auréolée de solitude, dans l’attente d’une visitation, était davantage dans le vrai que dans le mensonge. On se départ de l’univers verni des convenances pour l’univers glauque de l’intimité. Dans sa déchéance extrême, c’était une des créatures humaines les plus honnêtes et dessillées du Paris où de sinistres rues relayaient les clinquants boulevards et leurs théâtres. On veut croire qu’elle ne se livrait pas à son commerce sans humilier ses clients ; elle ne renonçait pas à son âme sans perdre la leur. Elle prenait soin de les tenir à distance pour mieux marquer sa répugnance pour ces vulgaires mendiants de tendresse, accablés par la pire, pathétique et dérisoire misère sensuelle, encore plus à plaindre qu'une... prostituée. Camus notait dans ses carnets que la rue des filles s’appelle « Rue de la Vérité » (Carnets I, Gallimard, 1962, p. 150).
La prostitution serait à considérer comme l'ultime recours contre l’homme de la femme brimée et rabaissée. Elle ne se déshonore qu'en le déshonorant ; ne s'humilie qu'en l'humiliant ; ne satisfait son désir qu'en le crevant. La prostitution serait une modalité de la revanche de la nature contre l'humanité mercantilisée : « La prostitution, dans laquelle la femme est en une seule personne vendeuse et marchandise, acquiert une signification particulière » (W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle, [Exposé de 1935, première version], Les Editions du Cerf, 1997, p. 911). Le désir sort des limbes de l’amour pour aller se vendre et s’acheter dans la rue. La prostituée et son client traitent sur le pavé. Le plus cuisant, pour l’une comme pour l’autre, n’est pas de brader l’amour, mais de devoir marchander la bestialité, l’une en se vendant, l’autre en se perdant. La première tire un certain orgueil à gagner de l’argent, le second une certaine honte à en perdre.
Walter Benjamin, admirateur de Baudelaire, grand connaisseur de la prostitution sous tous ses atours et ses rhétoriques, nous laissa une série d’aphorismes liant livres et putains : « On peut prendre dans son lit les livres et les putains » (W. Benjamin, « Sens unique », Maurice Nadeau, 1988, pp.173-75). Ses variations versent par-ci, par-là, dans la satire : « Ils facturent pendant que nous nous enfonçons en eux. » Les critiques, parasitant les livres, leur seraient ce que les maquereaux sont aux putains. Benjamin relève nombre de ressemblances entre livres et putains : « Les livres et les putains racontent avec tant de plaisir, et tant de mensonges, la manière dont ils en sont venus là. [...] On se livre à tout « par amour » pendant des années et un jour, sous la forme d’un corpus bien en chair, on retrouve en train de faire le trottoir ce qui se contentait toujours de planer au-dessus « pour faire des études » ». Benjamin pousse la comparaison jusqu’à conclure sa série d’aphorismes par : « Les livres et les putains – les notes en bas de page sont pour les uns ce que sont les bank-notes dans le bas des autres. » On regrette que les prostituées ne connaissent plus de clients de l’envergure d’un Benjamin ni d’ailleurs leurs livres. Si elles lisent les romans à l’eau de rose, elles se dispensent des livres licencieux : « Qu’auraient-ils d’intéressant pour elle qui sait toutes les choses infâmes, et qui, sous ce rapport, n’a plus rien à apprendre ? C’est elle qui est le livre » (A. Dumas, « Filles, Lorettes et Courtisanes », Michel Lévy Frères, 1875, p. 36). La prostituée resterait la plus accessible des femmes. Sans cour. Sans égards. Sans manières. Sans engagement. C’est, paradoxalement, la plus gratuite. On assiste, là encore, là surtout, à une diversion des codes sinon du sens : on ne sort pas seulement de l’univers moral, on sort aussi de celui du sens convenu. La prostitution est antinomiste sinon messianique, elle autorise l’interdit, elle se moque de la loi.
Ce trottoir n’aurait pas tant disparu qu’il aurait été exclu de la rue pour les Passages de Paris, où le sacré se mêlait au profane dans un achalandage dépareillé de la marchandise tour à tour célébrée et bradée, avant de se rabattre sur les devantures, les écrans et les sites de rencontres.
Photo : Adolfo Kaminsky, 1946

