The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
ALBUM DU MONDE : RUE DU MUSEE INTERNE

Cette rue n’existe pas, n’a jamais existé. Les gens qui l’ont habitée ont disparu. Ils se sont dispersés pour un nouvel exil, se sont volatilisés dans le vent, se sont perdus dans les rêves desquels ils ne sont plus réveillés. Ils sont partis pour des cités plus impériales, exubérantes, prometteuses, mondiales. Tant de décennies sont passées. Peut-être une rue dans le nouveau mellah ; peut-être dans la médina ou la casbah. Mais je me désole en vain. Cette rue n’a pas été rasée. On l’a démontée une fois passée la vie pour laquelle elle avait été tracée. Depuis elle a été repeinte et réinvestie. Les travaux de restauration présentent l’inconvénient de décimer les souvenirs des anciens habitants. Ils tirent leurs matériaux de leur oubli. On ne crépit pas les sites sans décrépir leurs témoins.
Je ne sais à quoi rime la banderole en travers de la rue. Peut-être pointe-t-elle le passage sous les bâtisses qui conduit à l’ancienne rue principale où se trouvaient le gentil hôpital colonial où je suis né, devenu un centre artisanal, les services municipaux où l’on délivrait des patentes pour tout et pour rien, choisi pour accueillir le musée de la ville, l’ancien consulat de France converti en Institut français d’Essaouira. Mais c’est peut-être un musée inconnu aménagé dans une échoppe berbère où l’on vend du lait d’amande musulman, de l’eau-de-vie juive, de l’eau bénite chrétienne. Des amulettes, des bâtons d’encens, des osselets. Des caramels noirs, des meringues roses, des nougats aux couleurs du Maroc. De la poussière de pois chiche mêlée de grains de sésame, des lamelles de noix de coco, des boutures de cumin, de la limaille de safran. Des soldats de plomb, des timbres de Calédonie, des vignettes des PTT. Des coquillages et des galets. Des papillons rares, des mésanges de contrebande. Des mots vermoulus, des clés rouillées, les dépouilles de démons harassés par leur mauvais manège. Cette poudre qu’on répandait sur les matelas rembourrés de crin pour chasser les puces et sur les têtes pour chasser les poux. Des boules de naphtaline pour conserver les souvenirs.
Derrière la porte du fond, on devine l’océan. L’ouvrirait-on que les vagues se rueraient dans la rue et emporteraient le photographe qui a vidé la rue de ses habitants pour l’immortaliser et qui depuis qu’il a pris cette photo s’est mû en ange des rues passées pour faire de ceux qui s’arrêtent à ce cliché de piteuses statues de sel qui s’attardent à des légendes de nostalgie.
Photo : Hamid Faress

