ANGLE DE VUE : BERTRAND TAVERNIER, LA VIE ET RIEN D’AUTRE (1989)

1 Aug 2022 ANGLE DE VUE : BERTRAND TAVERNIER, LA VIE ET RIEN D’AUTRE (1989)
Posted by Author Ami Bouganim

Après la Première Guerre mondiale, deux femmes recherchent l’homme de leur vie. L’une est mariée ; l’autre fiancée. Irène (Sabine Azéma), une femme du monde, parcourt la campagne en limousine, d'un hôpital à l’autre. Alice (Pascale Vignal) est une jeune institutrice. Sans nouvelles de leurs proches elles partagent une commune détresse. Elles se retrouvent dans le centre d’identification des victimes inconnues dirigé par un commandant dégingandé, plutôt âgé, bougon, plus timide qu’autoritaire. Dellaplane est chargé de retrouver 400000 disparus dans le no man’s land que cette guerre a laissé derrière elle. Quand il montre un de ses classeurs de photos, Irène s’écrie : « C’est effrayant ! » Il répond de la voix laconique de Philippe Noiret : « C’est effrayant sur les deux ou trois premières pages et après c’est comme un herbier. » Dellaplane est chargé également de trouver une dépouille qui ne serait ni anglaise ni allemande ni noire pour le soldat inconnu. Il est troublé par le charme froid d'Irène qui ne cesse de croiser sa route et ému par la quête illusoire d'Alice. En les écoutant, il découvre qu'elles recherchent, sans le savoir, le même homme. Le cinéma pointe derrière le documentaire.

C’est un scénario, inspiré d’un roman d’Ismaël Kadaré, pour le chantier vague des morts et des disparus qui a suivi les tranchées de l’une des guerres les plus meurtrières et accablantes de l’histoire. Les personnages sont encore traumatisés par le massacre généralisé. Des blessés, manchots, éclopés… amnésiques surtout qui ne se souviennent pas plus qui ils sont que pourquoi ils sont. Ca bascule, par-ci, par-là, dans le burlesque avec les chants paillards qui ont accompagné cette guerre : « En revenant de Nantes… » Un sculpteur de monuments aux morts rode dans les parages : « Mieux que la renaissance, l’âge d’or. » Un intermédiaire propose ses services pour hâter les formalités et rapatrier les dépouilles des soldats identifiés : « Il faut aider les gens… en les assommant. »

Tavernier manie sa caméra comme il tiendrait une charrue qui retournerait une terre semée d’éclats d’obus et d’ossements humains. C’est un cinéma d’ambiance davantage que d’action pour restituer la détresse laissée par une guerre dénuée de sens dont on n’aurait pas pris le deuil puisqu’elle ne se cicatrisait pas dans les mémoires et sur les places des villages que ses blessures et ses séquelles provoquaient une deuxième. Dans « A l’Ouest, rien de nouveau », Erich Maria Remarque, autrement plus talentueux et magistral que l’odieux Céline, a cette remarque : « Les jours, les semaines, les années de front ressusciteront à leur heure et nos camarades morts reviendront et marcheront avec nous. Nos têtes seront lucides, nous aurons un but et nous marcherons, avec, à côté de nous, nos camarades morts et, derrière nous, les années de front : nous marcherons... contre qui, contre qui ? ». Dans le film de Tavernier, les dialogues sont intéressants, le réquisitoire du commandant contre la guerre convainquant, Noiret excellent, croulant sous ses 400000 disparus. On voit Maginot en ministre de la Guerre présider la séance au cours de laquelle est choisi le soldat inconnu qui sera enterré sous l’Arc de Triomphe. Sinon le thème est trop ambitieux pour Tavernier, il ne correspond pas à son talent, et puis on ne change pas de style en bout de carrière…