ANGLE DE VUE : D. KOBIELA & H. WELCHMAN, LA PASSION VAN GOGH (2017)

6 Nov 2019 ANGLE DE VUE : D. KOBIELA & H. WELCHMAN, LA PASSION VAN GOGH (2017)
Posted by Author Ami Bouganim

C’est un film d’animation sur les circonstances de la mort de Van Gogh à partir de ses tableaux et avec la participation des personnages tels qu’ils apparaissent dans de cent-vingt d’entre eux. Armand Roulin est chargé par son père, le maître des postes à Arles, de remettre la dernière lettre de Vincent à son frère Théo. Il découvre que ce dernier est mort six mois après son frère, visiblement de la syphilis. Il se rend à Auvers-sur-Oise, descend à l’auberge où habitait le peintre, occupe sa chambre. Il s’intéresse de près aux circonstances de sa mort. Il est ballotté par ce qu’on raconte et trouvant douteuse sa manière de se suicider – il s’est tiré une balle dans le ventre – il soupçonne un crime. Ses soupçons se portent sur le docteur Gachet qui se serait opposé à une liaison entre Van Gogh et sa fille, l’aurait laissé mourir pour s’accaparer des tableaux dont il mesurait la grande valeur, aurait provoqué son suicide par jalousie ou pour soulager Théo de la charge que le peintre représentait pour lui. Les soupçons se portent aussi sur l’idiot du village qui aurait subtilisé le pistolet de l’aubergiste.

C’est l’ébauche d’une biographie de l’étrange peintre connu pour s’être coupé l’oreille et l’avoir remise à une prostituée. Ses relations houleuses avec les autres peintres. Les transes – je ne vois pas d’autre mot – qui lui permirent d’abattre plus de 800 tableaux dont un seul a été vendu de son vivant et qui font de lui l’un des plus grands peintres dans l’histoire de l’art. C’est aussi un récit sur les liens entre les deux frères dont on ne sait toujours pas à quel point ils étaient associés et complices. C’est surtout une tentative cinématographique de faire découvrir l’œuvre du peintre, de la relayer par le cinéma et d’en proposer une esthétique, comme si l’art était mieux indiqué pour se prononcer sur l’art et que l’esthétique générale désertait de plus en plus les manuels philosophiques pour le champ artistique. On doit néanmoins connaître l’œuvre de Van Gogh pour apprécier les prouesses réalisées dans l’animation des peintures qui ont servi les réalisateurs. On a les couleurs, les tons, les ondulations qui la caractérisent tant ; on n’a pas l’œuvre. On doit se contenter de traits dans une biographie animée du peintre hollandais et d’une action somme toute banale sinon qu’on ne comprend pas effectivement pourquoi le peintre s’est tiré une balle dans le ventre plutôt que dans la bouche ou dans le cœur – pas plus que de s’arracher une oreille pour la remettre à une prostituée. En revanche, on a une belle tentative du cinéma d’animation de traiter de la peinture – un drame pictural comme l’on dit comédie musicale.

Ce film soulève également la question – inconstructible, pour reprendre Ernst Bloch – du génie tel qu’il se manifeste entre démence et talent. Le génie n’est peut-être que la démence mobilisée au service d’une vocation ou le talent brusqué par la démence – sans que l’on ne sache ce qu’est le talent ou la démence. Dans le cas de Van Gogh, on assiste à une poussée de créativité, pour le moins fébrile, s’étalant sur huit ans, de jour en jour, par tous les temps, à heures fixes. Il procède par touches selon un schéma qu’il reproduit dans ses tableaux, comme s’il y était contraint, ne pouvant s’en écarter. En quelques lignes, Henri Toulouse-Lautrec croquait une scène ou un tableau – c’étaient les mêmes lignes qui revenaient ; en quelques figures Picasso arrangeait ses portraits ou ses rébus – c’étaient les mêmes figures qui revenaient. Ces « génies » étaient le site d’un « algorithme » – un code, un sésame, une clé… – qu’ils ne cessaient d’illustrer. Je ne sais pas, je l’avoue, ce que serait l’équivalent d’un « algorithme » dans l’art : une phrase qui sécréterait un texte, un thème qui donnerait une mélodie ? Chez Van Gogh, c’est la même transe qui se décline dans ses peintures et qui lui donne son style particulier. Ce serait la même chose avec les écrivains comme Kafka, Proust, Marquez, Modiano, la même phrase revenant inlassablement en quête d’un dénouement dans la mort. Ce serait encore la même chose dans le rite religieux, la vaticination prophétique, le délire mystique… le retour du désir. Le génie serait dans la possession s’illustrant dans et comme manie compulsive et la démence en serait la prédisposition et le prix. C’est un don, divin ou non, de la démence tramée soit par un sentiment de nullité, soit de vanité, soit par un trouble alliage des deux.