The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
ANGLE DE VUE : GILLES BOURDOS, RENOIR (2013)

Ce sont les tons, les touches et les jours automnaux d’Auguste Renoir, plus prolifique que Manet, Cézanne et Degas réunis, interprété par Michel Bouquet, dans sa propriété des Collettes à Cagnes-sur-Mer (reconstituée dans le domaine du Rayol dans le Var). Une cohorte de gouvernantes et de servantes, anciens modèles pour certaines – manière de harem – s’affairent autour du « patron », portant son légendaire chapeau, pour lui permettre de débiter ses tableaux. Il trône sur la propriété, conçue par sa défunte femme Aline Charigot, mère de deux de ses trois enfants, pour être comme un atelier suspendu sur une baie d’azur. Il reçoit un nouveau modèle, une « fille de nulle part envoyée par une morte (Aline) », une traînée ou une inconnue, qui souhaite devenir actrice de ce cinéma naissant dont nul ne sait encore de quoi il sera encore fait. Elle porte une robe mauve ou rouge, un chapeau de paille sur une chevelure rousse, dans une vallée de verdure balayée par le vent qui suscite des remous parmi les branches et sur les plans d’eau et répand ses buées sur des jours déclinant : « Me tirer une balle, à mon âge, ce serait de la coquetterie. » Il n’en reste pas moins ce peintre d’un bonheur pastoral aux mille et un coloris et éclats de gaieté.
Renoir reproduit les lignes du corps et les veloutés de la peau. Il ne choisirait pas ses modèles sans tomber amoureux d’elles, et avec Andrée Heuschling, la dernière venue, interprétée par Christa Theret, aussi luxuriante que voluptueuse et plastique, il a cette remarque : « Trop tôt, trop tard. » On devine sa misère amoureuse avec le délabrement de son état physique. Il a perdu l’usage de ses jambes, ses mains sont déformées par la polyarthrite rhumatoïde qui retourne ses ongles dans la chair de ses paumes et il en est à devoir s’enfermer dans une cage pour ne pas se retourner dans son lit. Les cérémonies de lavage de ses mains et leur pansement par des bandelettes de gaze talquées (d’où la légende du pinceau attaché à sa main) participent de l’ablution. Nous sommes en 1915, Auguste Renoir a sous son toit un jeune fils, Claude, qu’il dispense d’aller à l’école pour l’assister dans ses travaux de peinture, et Jean qui se remet d’une blessure de guerre. Pierre, absent, se remet, lui aussi, d’une blessure de guerre. Dès son arrivée, Andrée trouble l'ordre domestique qui entoure le « patron ». Elle suscite la jalousie des gouvernantes et servantes qui prennent soin de lui et pensent qu'elle va « finir dans son lit », comme les autres modèles. Elle suscite plutôt l'intérêt de Jean dont elle pique et cultive son intérêt pour le cinéma au point de le convaincre de devenir cinéaste pour lui donner le ou les rôles dont elle rêve. Ce sera Jean Renoir…
La caméra butine, comme tentée de procéder à son tour par touches, dans le sillage du cortège du « patron » que l’on porte sur le site où il peint son tableau, sous l’inspiration d’une ou de plusieurs modèles qui communiquent leurs couleurs et leurs contours aux touches qui exaucent son désir et son talent. On ne sait pas ce qui passe d’un modèle au peintre, au-delà de ses lignes et de ses traits, du moins dans le cas des peintres qui se sont départis de la reproduction strictement réaliste. Dans le cas de Renoir, le modèle animerait le paysage, le peintre et ses mains. Renoir maîtrise une technique qui se manifeste tout au bout de son âme qui se trouve au bout de ses doigts. Et même lorsqu’il a les doigts aussi gourds que l’âme qui anime le jeu de Michel Bouquet, il réaliserait des prouesses à partir de touches sur des toiles.
Ce film est une palette de couleurs que l’on suit comme l’on suivrait une exposition dans un musée. Le réalisateur entoure le peintre d’une ribambelle de robes, de peaux, de postures dans des décors qui s’incrustent dans les tableaux. Renoir a ces mots : « J’ai essayé toute ma vie de peindre comme une enfant. » Sur son lit de mort, il aurait demandé une toile et des pinceaux pour peindre le bouquet de fleurs qui se trouvait sur le rebord de la fenêtre. En rendant pour la dernière fois ses pinceaux à l'infirmière, il aurait déclaré : « Je crois que je commence à y comprendre quelque chose. » Davantage que de sacrer Auguste Renoir et d’annoncer Jean Renoir, ce film-galerie consacre le talent de Guy Ribes, artiste peintre, dont les mains doublent celles de Bouquet pour réaliser les toiles.

